«Halfbreed» et «Chasseur au harpon»: traduire le monde autochtone

L'autrice Maria Campbell
Photo: Ted Whitecalf L'autrice Maria Campbell

Près de 50 ans après sa première publication, le récit Halfbreed, de Maria Campbell, un texte fondateur de la littérature autochtone canadienne, est finalement traduit en français, aux Éditions Prise de parole. Cette traduction inclut l’épisode du viol de la jeune Maria Campbell par un agent de la GRC, dans le nord de la Saskatchewan. En 1973, lorsque Maria Campbell a publié pour la première fois son récit, en anglais, chez McClelland and Stewart, ce passage avait été retiré par l’éditeur.

Aujourd’hui octogénaire, Maria Campbell, Métisse de la Saskatchewan, se réjouit que cette portion du texte apparaisse dans cette nouvelle édition de Halfbreed. « Pour moi, c’est un acte de réconciliation, dit-elle en entrevue. Et le fait qu’il soit traduit en français fait aussi en sorte que tous les Canadiens auront droit à l’histoire au complet. »

Photo: Prise de parole

Halfbreed n’a pas pris une ride. On y suit le quotidien de cette jeune « Halfbreed » ou Métisse, née dans une réserve routière du nord de la Saskatchewan, de sa vie dans sa communauté avec sa famille et son arrière-grand-mère Cheechum, nièce de l’activiste Gabriel Dumont, proche de Louis Riel. On est témoin de l’extrême pauvreté et la précarité familiale qui la mènent à la consommation de drogue dans les bas-fonds de Vancouver et, enfin, sa prise de conscience du besoin des Métis de s’affirmer comme collectivité. On sent la peur panique, constante, de perdre ses frères et sœurs et ses enfants aux mains de la protection de la jeunesse, le poids des autorités qui empêchent le père de braconner pour nourrir sa famille, et parfois, comme ultime moyen de défense contre la fatalité, la haine de soi et des siens.

Maria Campbell avait été amèrement déçue lorsque son éditeur avait décidé de retirer le passage où elle raconte avoir été violée par un agent de la GRC venu fouiller la maison pour trouver de la viande braconnée par son père. À l’époque, Maria Campbell n’en avait parlé qu’avec sa grand-mère. « Elle m’a dit que jamais personne ne croyait les Halfbreeds au tribunal ; on m’accuserait d’avoir batifolé avec les garçons et d’avoir blâmé les policiers pour ma bêtise », écrit-elle.

Peur de la GRC

C’est pour empêcher que la GRC n’interdise la parution du livre que McClelland and Stewart avait, en 1973, décidé de rayer l’épisode du viol du récit. Des années plus tard, ces pages manuscrites ont été retrouvées par deux chercheurs de l’Université de Hamilton, Deanna Reder et Alix Shield, dans les archives de la maison d’édition. Les chercheurs en ont fait l’objet d’un article de Canadian Literature, avant que McClelland and Stewart décide de republier la version complète, en 2019.

« Je crois que le changement arrive par l’expression de la vérité et le partage des histoires, de l’Histoire, de la musique, et de l’art, poursuit Mme Campbell. Je suis contente que Halfbreed m’ait aidée à transmettre la culture et l’héritage de mon peuple. Et je crois que mon histoire va aider les Canadiens à comprendre la vie de plusieurs femmes autochtones qui sont disparues ou ont été assassinées dans notre pays. Ça n’est pas de leur faute, mais plutôt celle d’un pays qui est mal informé et qui les traite mal. Peut-être que mon livre peut changer cela. »

Maria Campbell est toujours prodigue et active. Elle travaille présentement sur une pièce de théâtre, écrite en réponse au rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones assassinées et disparues, et écrit des nouvelles.

La traduction est de Jean-Marc Dalpé et de Charles Bender, lui-même un Huron-Wendat. « C’est en travaillant avec Maria Campbell sur la pièce du Wild West Show de Gabriel Dumont, dont le texte va être publié en avril, que Charles Bender et Jean Marc Dalpé se sont dit qu’il fallait absolument traduire ce livre en français, raconte Margot Cittone, des Éditions Prise de Parole. C’est à ce moment-là qu’ils ont contacté la maison d’édition, qui a tout de suite accepté et entrepris les démarches pour acheter les droits. »

Photo: Marc-Antoine Mahieu L'auteur Markoosie Patsauq

De l’inuktitut au français

Au même moment, un autre récit fondateur de littérature autochtone, Chasseur au harpon, de l’Inuit Markoosie Patsauq, est retraduit en français, à partir de la version originale en inuktitut, aux Éditions du Boréal. Chasseur au harpon raconte l’histoire de Kamik, un jeune chasseur inuit, dont le groupe est terrifié par l’attaque d’un ours blanc. On considère que c’est le premier roman inuit publié.

Patsauq, qui a aussi été le premier pilote d’avion inuit, avait d’abord écrit cette histoire en alphabet syllabique pour l’Inuktitut Magazine. Il en a ensuite produit une version en anglais, publiée par McGill Queen’s University Press, dans les années 1970. Cette année, un an après la mort de Markoosie Patsauq, Marc-Antoine Mahieu et Valerie Henitiuk, qui travaille à l’Université Concordia d’Edmonton, publient une nouvelle traduction française de la version originale inuktitute. 

« Un point remarquable est justement que Markoosie ne s’est pas contenté de transposer à l’écrit des histoires qu’il avait entendues dans sa famille. Uumajursiutik unaatuinnamut (pour Chasseur au harpon) n’évoque d’ailleurs aucune des légendes connues de la tradition orale. À partir d’histoires reposant sur des faits présumés réels, Markoosie a créé un récit original. Dans le cas d’une légende connue, le risque d’une transposition écrite est de canoniser une version au détriment des autres. Mais dans le cas d’Uumajursiutik unaatuinnamut, ce risque n’existe pas. On a affaire à un récit unique, dont la forme écrite garantit la stabilité dans le temps et dans l’espace », dit Marc-Antoine Mahieu en entrevue.

Les deux traducteurs se sont pris de passion pour l’inuktitut, Marc-Antoine Mahieu ayant appris les bases de la langue à l’Institut national des langues et des civilisations orientales, à Paris, et ayant ensuite donné des cours par visioconférence à Valerie Henitiuk, traductrice de l’Université Concordia d’Edmonton, en Alberta.

« La distance linguistique énorme entre les dialectes inuits et nos langues me fascine, dit Marc-Antoine Mahieu. J’éprouve un immense plaisir à décortiquer les textes écrits et oraux en inuktitut, à chercher à comprendre précisément ce qu’ils disent et comment ils le disent. L’étude de l’inuktitut ouvre en quelque sorte une fenêtre sur les représentations mentales des Inuits. »

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément que la traductrice Valerie Henitiuk œuvrait à l’Université d’Edmonton, a été modifiée.

Halfbreed

Maria Campbell, traduit de l’anglais par Charles Bender et Jean Marc Dalpé, Éditions Prise de parole, Sudbury, 2021, 342 pages

Chasseur au harpon

Markoosie Patsauq, traduit de l’inuktitut par Valerie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu, Boréal, Montréal, 2021, 127 pages

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