Les libraires indépendants veulent un tarif postal préférentiel

La librairie L’écume des jours à Montréal. Si leurs ventes ont explosé durant la pandémie, les librairies indépendantes voient leur chiffre d’affaires grugé par le coût de la livraison des commandes en ligne.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La librairie L’écume des jours à Montréal. Si leurs ventes ont explosé durant la pandémie, les librairies indépendantes voient leur chiffre d’affaires grugé par le coût de la livraison des commandes en ligne.

Si leurs ventes ont explosé durant la pandémie, les librairies indépendantes voient leur chiffre d’affaires grugé par le coût de la livraison des commandes en ligne. Elles demandent à Ottawa de leur donner accès aux tarifs préférentiels de Postes Canada pour absorber les frais et ainsi mieux concurrencer de gros joueurs comme Amazon.

« Les dépenses ont augmenté de manière exponentielle. Les frais de postes de base sont élevés, mais il y a aussi la manutention, les boîtes, le papier bulle, les étiquettes et j’en passe. Alors oui, les ventes en librairie ont augmenté en 2020, de 18,3 % auprès du grand public, mais la rentabilité n’est pas nécessairement au rendez-vous », fait valoir Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ). À l’heure actuelle, le coût d’expédition représente environ 15 % des ventes d’une librairie indépendante, précise-t-elle.

25%
Ce sont les ventes en commerce électronique pour les librairies indépendantes, alors que ces ventes représentaient moins de 5 % avant la pandémie.

Dans un contexte de consultations prébudgétaires, l’ALQ, la coopérative des Librairies indépendantes du Québec (LIQ) et la Canadian Independent Booksellers Association ont récemment exhorté le fédéral à leur donner accès au tarif actuel des livres de Postes Canada jusqu’à la fin de la pandémie. Un appui qui, selon leur calcul, nécessiterait un budget de 5 millions de dollars sur un an de la part d’Ottawa, soit une somme « relativement faible » comparée à d’autres soutiens fournis en réponse à la pandémie.

COVID-19, avancent-ils

Le tarif postal réduit est présentement offert uniquement aux bibliothèques canadiennes, pour les transferts entre succursales et l’envoi aux clients. Il permet d’expédier un seul livre pour moins de 2 $, alors qu’il en coûte en moyenne 8 $ (12 $ pour un envoi en région éloignée) pour les libraires indépendants. « Ces frais d’expédition peuvent représenter jusqu’à 50 % de la valeur au détail. […] Les libraires qui tentent d’absorber les frais d’expédition perdent essentiellement de l’argent avec les ventes en ligne », peut-on lire dans le mémoire envoyé par les trois organismes, notamment à Patrimoine Canada et au ministère fédéral des Finances.

Cet accès au tarif préférentiel permettrait selon eux d’apporter un soutien immédiat aux libraires indépendants pour notamment concurrencer des géants comme Amazon. Le directeur général de la coop des LIQ, Jean-Benoît Dumais, fait d’ailleurs remarquer que les libraires y avaient le droit il y a une trentaine d’années.

« J’ai des membres qui s’en souviennent encore. Ç’a été enlevé du jour au lendemain, sans trop qu’on sache pourquoi. Et on ne s’est jamais vraiment posé la question puisqu’il y avait très peu de commandes en ligne à l’époque ; on se sentait moins concernés », explique-t-il.

Le commerce électronique représentait moins de 5 % des ventes des librairies indépendantes avant la pandémie. Désormais, il dépasse les 25 %.

Solutions à court terme

Les libraires ont fait leur possible pour s’adapter pendant les périodes de confinement. Afin de limiter le coût des envois postaux des commandes en ligne, des établissements ont encouragé la cueillette en magasin ou décidé de s’occuper eux-mêmes de la livraison. Une solution viable à court terme seulement, de l’avis de plusieurs.

« Pendant plusieurs mois, on était sur la route toute la semaine, parfois huit heures par jour. C’était vraiment intéressant financièrement, mais ça prenait tout notre temps. Fin janvier, on a arrêté pour être davantage dans la librairie », raconte Mathieu Lauzon-Dicso, copropriétaire de la librairie Saga. Les frais d’envoi postaux représentent maintenant un vrai poids financier, confie-t-il.

L’Euguélionne s’est aussi lancée, le printemps dernier — et jusqu’en décembre —, dans la livraison à vélo pour, entre autres, maintenir une employée en poste, accélérer la réception des livres et garder un lien avec ses clients. Très vite, l’équipe a aussi constaté l’ampleur des économies qu’elle réalisait. « On a économisé environ 1000 $ par mois de frais d’envois postaux dans les trois premiers mois, un peu moins par la suite parce qu’on a réduit de manière significative le périmètre, mais c’était énorme pour nous », soutient Nicolas Longtin-Martel, qui s’occupe de la comptabilité de la librairie.

Depuis mars, plutôt que de passer par Postes Canada, la librairie fait affaire avec un service de livraison à Montréal et Laval à plus faible coût, soit environ 5,5 $ par colis. Depuis peu, le site transactionnel Leslibraires.ca, géré par Jean-Benoît Dumais de la coop des LIQ, propose également aux clients de laisser un pourboire, ce qui permet parfois de rembourser les frais d’envois d’autres commandes.

« Ces solutions aident, mais ce n’est pas assez. Le commerce électronique est là pour rester et on doit repenser maintenant notre modèle d’affaires si on ne veut pas que nos commerces se retrouvent en péril et nuire au rayonnement de la littérature canadienne », s’alarme M. Dumais.