Les mains liées

Photo: Éditions Mialet-Barrault, photomontage «Le Devoir»

Lucie, 42 ans, a tout pour être heureuse : un appartement douillet, un mari prévenant, deux enfants autonomes et un boulot qu’elle aime. Pourtant, elle est constamment rongée par la peur, celle de perdre sa famille, son travail, de ne pas avoir le temps de rédiger son article scientifique sur le temps, de mourir dans le métro, d’être victime des attentats…

Cette peur s’est exacerbée depuis la perte de deux êtres chers : « Héloïse, et maintenant Louis. La mort partout dans la capitale. Sa cousine, morte, son ami d’enfance, pas encore enterré. Elle reste seule. » Seule avec un terrible secret lié à son enfance avec Héloïse, avec qui elle communiquait par le langage des signes, et Louis, témoin de la scène prise pour un jeu d’enfants ayant mal tourné.

« Il savait que Doit-on ajouter un «lui»? (Il savait que LUI lier les mains...)lier les mains était la façon de la faire taire. Mais il avait aussi enfoncé quelque chose dans nos bouches. Fallait-il rire ? Nos regards se cherchaient dans la pénombre. Fallait-il avoir peur ? »

Si Mazarine Pingeot (Se taire, Julliard, 2019) décrit dès la première page d’Et la peur continue le drame qui a traumatisé le trio d’amis, ce n’est qu’à la toute fin que Lucie osera enfin revenir sur les lieux pour comprendre ce qui s’est passé. Si la destination est annoncée d’emblée, l’itinéraire que la romancière propose n’en demeure pas moins hypnotique.

Alliant magistralement une rare sensibilité et un regard clinique attentif aux moindres détails, la romancière décrit le désarroi de cette femme qui n’a jamais voulu déranger ni déplaire, qui s’enfonce lentement dans la dépression, qui se sent coupable d’être malheureuse malgré tous ses privilèges. « Grosse égoïste », se répète-t-elle.

Truffant son récit d’un naufrage annoncé de réflexions sur le temps de Bergson et de Husserl, Mazarine Pingeot se livre elle-même à un fascinant exercice autour du temps de la narration. Alors que son personnage perd la notion du temps, se heurte à des pans de son passé, craint l’avenir, l’autrice suspend le temps, bouscule sa linéarité, plonge et replonge dans le passé, revisite le douloureux souvenir afin d’y dévoiler violemment la vérité. Et illustrer le lent cheminement d’une victime vers la reconnaissance des faits. Et peut-être enfin vers le bris du silence.

Et la peur continue

★★★ 1/2

Mazarine Pingeot, Mialet-Barrault Éditeurs, Paris, 2021, 284 pages

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