Gabrielle Filteau-Chiba, écrire pour bâtir le monde de demain

L’écrivaine «encourage les gens à développer des liens d’amour et d’amitié avec des forêts et des cours d’eau, à y marcher, à garder les yeux ouverts sur le territoire, à repérer les menaces».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’écrivaine «encourage les gens à développer des liens d’amour et d’amitié avec des forêts et des cours d’eau, à y marcher, à garder les yeux ouverts sur le territoire, à repérer les menaces».

En 2013, Gabrielle Filteau-Chiba fuyait l’agitation de la ville pour se réfugier dans les bois de Kamouraska, avec pour seule compagnie les hurlements des coyotes, les rafales glaciales du vent et l’imposante sagesse des arbres. Recluse dans une cabane de fortune, rongée par le doute et la peur, le quotidien marqué par le rythme des saisons, elle a récolté de véritables trésors : la sérénité, l’amour de la nature et le souffle de l’écriture.

Cinq ans plus tard paraissait Encabanée, premier opus d’une trilogie furieuse et engagée à la défense du territoire, de l’eau claire de ses rivières, de la faune majestueuse qui s’y abreuve et des pins centenaires qui les abritent.

Avec Bivouac, l’écrivaine pose le point final de ce triptyque qui a pris forme au rythme de sa propre expérience et de l’évolution de son activisme. Alors que le premier roman traitait de l’élan solitaire de l’ermite, le second, Sauvagine, fait le récit des communions d’esprit et des amitiés fécondes que peut engendrer un amour viscéral du territoire.

« La progression se poursuit avec Bivouac. C’est bien beau de rêver du monde de demain ou de bouder dans une cabane, mais pour que les choses changent, il faut la force du nombre. Je ne crois plus vraiment aux pétitions ou aux autres formes d’activisme virtuel. On doit se rassembler pour occuper le territoire, déranger la bonne marche de l’économie, faire triompher l’amour. »

Tisser des liens

Dans son nouveau roman, Gabrielle Filteau-Chiba renoue donc avec ses personnages de marginaux sensibles et libres pour mettre en valeur cet esprit de collectivité et de solidarité à travers différents modèles d’occupation du territoire. On y retrouve Riopelle, cet activiste ambitieux et chevronné, qui s’installe à Kamouraska avec ses frères et sœurs de combat pour se porter à la défense de la forêt. Prêts à tous, les militants ne font qu’un avec la terre et le bois, campés dans leur position. Rien, pas même l’armée, ne les fera bouger.

Pendant ce temps, Anouk et Raph sortent de leur hibernation gaspésienne pour refaire des provisions de conserves à la ferme Orléane. Les deux mains dans la terre, elles rêvent d’une agriculture de subsistance et d’un vivre-ensemble révolutionnaire.

Si les Mohawks de la Rive-Sud de Montréal peuvent être solidaires des Wet’suwet’en de l’autre côté du pays, pourquoi on ne pourrait pas tous nous unir pour le bien commun, tisser des liens entre nous et avec la forêt ? Ça suffit le saccage ! Ne peut-on pas nous entendre pour offrir une meilleure qualité de vie, d’air et d’eau à nos enfants ?

 

C’est dans la lutte des Wet’suwet’enen Colombie-Britannique — qui souhaitent l’abandon d’un projet de pipeline traversant leurs terres ancestrales — que l’autrice a trouvé la communion et la solidarité qui imprègnent son roman.

« Je suis encore soufflée par leur courage et leur détermination. Tous les clans de la nation se sont ralliés autour de cette cause et des deux femmes d’exception qui la portent. Si les Mohawks de la Rive-Sud de Montréal peuvent être solidaires des Wet’suwet’en de l’autre côté du pays, pourquoi on ne pourrait pas tous nous unir pour le bien commun, tisser des liens entre nous et avec la forêt ? Ça suffit le saccage ! Ne peut-on pas nous entendre pour offrir une meilleure qualité de vie, d’air et d’eau à nos enfants ? »

Protéger la vie

Déjà, toute petite, Gabrielle Filteau-Chiba, née entourée de béton brûlant et des bruits assourdissants des klaxons de Montréal, ne pouvait rester indifférente devant les altérations et les traumatismes que subissait son environnement. Au chalet de ses parents, situé aux abords du lac Shelby dans les Cantons-de-l’Est, elle se rappelle son désarroi devant la circulation nautique et les algues envahissantes qui empoisonnaient les poissons et taisaient le chant des grenouilles.

Mais c’est à 25 ans, lors de l’achat de sa première terre au Kamouraska, que sa fibre militante s’est embrasée. « J’étais tellement fière et heureuse d’être parvenue à déménager ma vie dans la nature. J’étais à peine installée quand j’ai reçu un courrier de TransCanada m’annonçant qu’un oléoduc allait border mon terrain, menaçant ma belle rivière. Dans cet endroit magnifique, les traces que laissaient les animaux l’hiver ne laissaient aucun doute sur la vie qui bouillonnait autour de moi. J’ai senti que c’était mon devoir de la protéger. » Avec ses voisins, l’écrivaine a gagné sa bataille… La première d’une longue série.

Pour elle, le contact direct avec la nature est la clé pour secouer le manteau d’indifférence et de conscience tranquille qui paralyse le Québec et l’empêche d’agir pour le monde de demain. « J’encourage les gens à développer des liens d’amour et d’amitié avec des forêts et des cours d’eau, à y marcher, à garder les yeux ouverts sur le territoire, à repérer les menaces. C’est quelque chose de voir des coupes à blanc à l’écran, mais c’est une tout autre expérience de les ressentir. On ne peut pas rester de glace lorsqu’on se retrouve debout au milieu d’une grosse plaie. »

Gabrielle Filteau-Chiba fait de sa plume fougueuse, lyrique et engagée une arme pour provoquer l’action et la prise de conscience. Déjà traduite en France et en Italie, sa trilogie sera bientôt accessible à des lecteurs en Amérique du Sud et en Allemagne. Une boîte de production française a même acheté les droits des livres dans l’objectif d’en réaliser une adaptation cinématographique. « La sauvegarde de l’environnement est le défi d’une génération. Avec l’écriture, je veux m’inscrire dans ce combat, participer à la construction du monde de demain et inspirer les gens à faire de même. »

 

Bivouac 

Gabrielle Filteau-Chiba, XYZ, Montréal, 2021, 286 pages