Des femmes qui aiment

Entre la passion pour la Côte-Nord, l’exaltation cosmique et le délire amoureux, des poètes veulent témoigner de leurs désirs.
Photo: iStock Entre la passion pour la Côte-Nord, l’exaltation cosmique et le délire amoureux, des poètes veulent témoigner de leurs désirs.

À la rencontre des Coasters

Nous viennent immédiatement à l’esprit les si beaux films de Pierre Perrault ou l’univers passionné de Jean Désy lorsque nous entrons dans La patience du lichen. Noémie Pomerleau-Cloutier, originaire de la Côte-Nord, nous demande de l’accompagner à bord du Bella Desgagnés, de la suivre sur la route qui mène à la fin du chemin vers le nord des côtes. Elle nous invite à écouter les Coasters, ceux et celles qu’elle a interviewés pendant des années, rapportant leurs histoires à travers des poèmes en vers qui sont chaque fois un acte amoureux envers leur fidélité à leur pays originel. Il faut louer l’autrice, qui nous propose son texte en trois langues, dont l’anglais, mais surtout en innu-aimun de deux régions différentes.

De Kegaska à La Romaine/Unamen Shipu, de Chevery à Harrington Harbour, d’Aylmer Sound à la Tête-à-la-Baleine, il n’en tient qu’à nous de poursuivre la route, de nous attarder aux grandes et petites misères de ce peuple de la mer. « Peu de gens touchent l’immensité / derrière ce qui commence », médite la poète. S’il est vrai qu’« une maison / c’est une âme / à la lisière de la route », il vaut mieux savoir s’y arrêter, doucement, au fil de l’eau. Tout le recueil tient à cette confiance en l’être humain dont on s’est déshabitués au fil du temps.

Mais ne nous laissons pas berner par tant de bonne volonté. Nous trouvons aussi, à travers ce recueil, de ces pensées doucereuses, comme celle-ci, gluante : « une plaque de cuisson remplie / est aussi une étreinte ». Prière, bien sûr, de ne pas pleurer. Car c’est bien là que le bât blesse dans ce recueil. Nous y sommes submergés par une pensée magique qui fait du lieu des origines le lieu du vrai bonheur, le retour au pays natal étant porteur des promesses les plus chimériques. Nous décelons dans cette poésie appliquée une réelle volonté de s’accrocher au bonheur comme à une bouée, les rencontres s’accumulant en une procession presque sanctifiée de figures parfaites, lisses, où les pêcheurs parfaits rivalisent avec les ménagères parfaites, les enfants et les aïeuls y compris.

Nous y lisons aussi une mystique de la souffrance qui permet un dépassement de soi. Cela ternit la qualité d’une écriture qui jamais ne se dément.

Se brûler les ailes

Pour beaucoup d’obscurité, nous trouvons quelques éclats, quelques beaux vers dans Parmi celles qui flambent, ce premier recueil au si beau titre. Mais est-ce suffisant quand une œuvre donne l’impression de ne pas toujours savoir ce qu’elle veut dire, ni vraiment comment ni vraiment pourquoi ? Voilà un livre exaspérant dans la mesure où, au fur et à mesure de notre lecture, nous sommes tout à la fois convaincus par la qualité de son écriture et submergés par une impression de vide complaisant.

Le recueil est pourtant joliment introduit avec un poème à l’image prometteuse : « lorsqu’ils volent, les dragons // […] dérobent amandes et planètes / surtout le soleil ». Ce rapt du soleil avait de quoi faire rêver. Tout comme cette précision : « un oiseau a rapporté ma voix / diluée dans un nuage ».

Mais comme nous le savons tous et toutes, l’ombre d’un surréalisme dilué et prégnant accable la poésie actuelle. Celle de Noémie Roy n’y fait pas exception. Ainsi y trouve-t-on : « l’âge rouge [qui] hésite / avec le temps, c’est certain / le dedans strié, la confiture / une sangsue engraisse ». C’est connu : les sangsues aiment la confiture. « Une étoile plante la certitude à mes pieds », nous dit-on ailleurs ; « ma robe noire / plus une pluie d’automne / se mélangent aux os en poudre », ajoute-t-on. Retenons également cette proposition alambiquée et obscure : « un agave vidé / ravage la forme » ; ou encore cette confidence : « les combustibles me bâillonnent / et la sangle avale les draps ». Bref, il faut plus que des associations libres pour créer un monde personnel.

Ce monde, il est peut-être annoncé quand l’autrice nous confie ceci : « j’ai pensé m’enduire de chaux / déchirer l’enveloppe jusqu’à l’antre // il faudra fendre le centre / rejoindre d’autres peaux perdues ». Nous sentons déjà qu’une tragédie s’amorce, bien autrement que dans les facilités. D’autant que nous percevons au détour une violence terrible. « Ma vulve vidange vos désirs », « j’ai trois cadavres attachés à ma cheville », lit-on au détour. Si tout le recueil avait cette force, cette lucidité, nous aurions été comblés. Le saugrenu y apparaît alors comme une fuite, une échappatoire. Le sens du recueil s’impose plutôt à travers l’atmosphère létale qui plombe les lieux et les sensations. L’oppression subie par toute femme affrontant la vie transparaît dans ces images insolites ou dans quelques éclats plus lisibles.

Dans la chambre

La présentation du recueil de Lætitia Beaumel donne à penser que nous aurons entre les mains quelque chose de nouveau. […] « à l’heure de Tinder et du polyamour, Chambres clairesréinterroge[rait] la place de la liberté d’aimer ». Nous y décoderions comment aimer cette autre femme que l’amoureux aime. Or nous sommes plutôt happés par un triangle amoureux, que nous sommes absolument incapables d’identifier au fil du texte. N’eût été cette présentation voulue éclairante, nous n’y lirions qu’un profond cliché autour des amours déchirantes, le cri d’une femme qui se décrit à plusieurs reprises comme une dépendante affective. Du moins est-ce ce qui nous reste quand nous lisons cette confidence : « il me semble que ça fait des jours peut-être des semaines [que] je suis devenue chienne à la langue pendante ». Consternant, le propos de ce recueil remet en jeu un masochisme suranné.

L’autrice conclut un de ses textes en nous confiant ceci : « je vous le dis nous n’existons / que pour la lente tombée des corps au creux des draps ». La perspective de vie est ainsi assez réduite.

De plus, ce recueil se soumet à une mode qui nous laisse toujours pantois, à savoir le passage sans motif de l’italique au romain. Bien inutile mode qui n’apporte rien à la valeur d’un texte et qui brouille les pistes. Mais plus encore, il faut nous demander ce qui peut se développer de réellement troublant « à la lisière de nos baisers », comme le soutient le texte.

Il aurait fallu plus de fulgurance pour réussir à cerner le sujet promis. Mais parfois l’autrice s’accroche et parvient à développer une poésie plus prometteuse : « j’ai laissé le vent rouler le paysage à demi mort sous des bruits de bouteilles je charrie mes crevés mes pendus ». Ce sont peut-être eux qu’il aurait mieux valu suivre de près. Ou s’attarder précisément aux bruits du réel, comme ici : « tu entends crépiter les feuilles en un long sanglot de mort qui te resserre sur toi-même ».

 

La patience du lichen | ★★★ ​1/2 | Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, coll. « Poésie », Saguenay, 2021, 264 pages // Parmi celles qui flambent | ★★ ​1/2 | Noémie Roy, Les Herbes rouges, Montréal, 2021, 104 pages /// Chambres claires | ★★ | Lætitia Beaumel, Éditions Hamac, coll. « Poésie », Montréal, 2021, 80 pages

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