«Moi et ma fascination de moi»: et moi, et moi, et moi

L’essai de Stéphane Girard se déploie, dans ses meilleures pages, comme un petit cours d’autodéfense contre la pensée de ceux qui refusent de considérer un phénomène dans sa complexité.
Photo: Stéphane Girard L’essai de Stéphane Girard se déploie, dans ses meilleures pages, comme un petit cours d’autodéfense contre la pensée de ceux qui refusent de considérer un phénomène dans sa complexité.

S’il faut se fier à ce que rapportent tant de chroniqueurs inquiets et de sociologues du dimanche, notre époque serait celle du triomphe absolu du narcissisme, cette maladie aussi dangereuse que contagieuse gangrenant le vivre-ensemble. En 2006, le magazine Time couronnait « You » personnalité de l’année, avant d’affubler du sous-titre « The Me Me Me Generation »un numéro de 2013 portant sur les millénariaux (les suspects de service de tous les maux de notre société).

Indissociable de l’arrivée à l’âge adulte de la génération des enfants rois, l’inflation narcissique tiendrait aussi, selon les professeurs de psychologie et auteurs de The Narcissism Epidemic Jean M. Twenge et W. Keith Campbell, à des causes culturelles (la vacuité des médias de masse), numériques (les réseaux sociaux où il faut se mettre en scène) et économiques (l’accès facile au crédit provoquerait un dévoiement des pulsions d’autosatisfaction, rien de moins).

Des réflexions à la fois péremptoires et vagues que démonte brillamment Stéphane Girard (Poétique du mixtape, 2018) dans Moi et ma fascination de moi, nouvelle entrée dans la toujours éclairante collection Pop-en-stock des Éditions de Ta Mère. Grâce à une série de chapitres contemplant divers objets culturels (la série Girls, des chansons de Kanye West, les selfies de Kim Kardashian) à travers le prisme du narcissisme dont on les tient coupables, le professeur de littérature et de sémiologie montre, avec une saine suspicion pour toute analyse bêtement binaire, ce que ces diagnostics ont d’alarmiste, de lacunaire ou de superficiel.

« Ainsi, la dimension dénonciatrice et accusatrice qui accompagne le discours narcissique ne semble jamais bien loin de la panique morale, allant même jusqu’à évoquer l’antique méfiance platonicienne à l’égard de la poésie et du pernicieux effet miroir qu’elle risque à tout moment de catalyser », écrit celui qui travaille moins à contester qu’une certaine fascination de soi pétrit notre culture, qu’à révéler ce que sa condamnation sans appel porte de ridiculement simplificateur.

Se satisfaire d’accuser Lena Dunham de narcissisme, c’est ignorer « le refus du silence et de la passivité » dans lequel s’incarnait Girls. Réduire Kanye West à la boursouflure de son ego, c’est faire la sourde oreille à la part d’ironie et de dégoût de soi irriguant ses textes. Maudire les égoportraits, c’est nier le désir d’entrer en contact avec l’autre — voici cette photo de moi — qui est toujours à l’œuvre lorsque l’on retourne la caméra vers soi.

À l’aide d’un vocabulaire théorique d’une densité ne pouvant qu’étourdir le non-universitaire, l’essai de Stéphane Girard se déploie, dans ses meilleures pages, comme un petit cours d’autodéfense contre la pensée de ceux qui refusent de considérer un phénomène dans sa complexité, terme cher au philosophe français Edgar Morin, à qui son disciple québécois emprunte ce salutaire désir d’« ouvrir la possibilité de concevoir […] deux vérités comme les deux faces d’une vérité complexe ».

Un parti pris ayant la beauté de cadenasser tout intellectuel honnête à la nuance, un ingrédient qui n’aide certainement pas à écrire les chroniques les plus polarisantes, mais sans lequel une pensée ressemble moins à un désir d’appréhender le monde qu’à la manifestation d’un ego ayant sans cesse besoin d’être rassuré par les échos hystérisés que provoquent ses jugements mal informés.

Moi et ma fascination de moi

★★★ 1/2

Stéphane Girard, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2021, 272 pages

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