«L’Usine»: esprit d’entreprise

«L’Usine» fait réfléchir à ce qui pousse sourdement chacun à perdre sa vie à la gagner.
Photo: Shinchosha «L’Usine» fait réfléchir à ce qui pousse sourdement chacun à perdre sa vie à la gagner.

Longues heures de travail, respect compassé de la hiérarchie, culture blindée du silence et puissant conformisme social : il n’est pas rare au Japon que le travail avale tout et devienne un but ultime, une sorte de voie spirituelle.

Tout n’est pas qu’ombre au Japon, bien sûr, mais entre fordisme et toyotisme, il arrive que des employés se tuent littéralement au travail. Il existe même un mot pour évoquer ce phénomène en japonais : karoshi, le « dépassement au travail ».

Dans une atmosphère légèrement décalée, cet esprit d’entreprise poussé jusqu’à l’absurde est à l’œuvre dans L’Usine, le premier roman de la Japonaise Hiroko Oyamada, née en 1983, qui remportera par la suite le prestigieux prix Akutagawa avec Le trou (son deuxième roman, encore inédit en français).

L’Usine est une ville à part entière. On y trouve des boutiques et des restaurants, des montagnes, un fleuve, la mer, une forêt et même un sanctuaire shinto. Plusieurs employés y sont logés et n’en sortiront peut-être plus jamais. La présence de l’Usine est écrasante et tentaculaire. Et tout le monde a dans sa famille quelqu’un qui travaille à l’Usine, dans une de ses filiales ou pour l’un de ses clients.

Quand Yoshio Furufué, un éternel étudiant en biologie spécialiste des mousses, y décroche un poste, ses parents en ont les larmes aux yeux. Affecté au bureau de développement de la végétalisation des toits du service d’entretien des espaces verts, dont il est le seul et unique membre, son travail consistera à végétaliser les toits, bien sûr, mais aussi à prélever et à classer des échantillons de mousse dans l’enceinte de l’Usine.

En arpentant le territoire de l’Usine, il s’interroge sur la présence de ragondins qui prolifèrent dans les égouts, de mystérieux lézards des « lave-linge » et d’une espèce de cormorans « spécifique à l’Usine ».

Yoshiko Ushiyama, elle, a fait des études de lettres. Son sujet de recherche était la linguistique japonaise et elle espère bien naïvement pouvoir créer à l’Usine « des outils de communication qui retiendront l’attention du grand public ». La jeune femme y décroche un poste intérimaire d’assistance à la reprographie. Dans un sous-sol, son nouveau travail consiste à détruire des documents à la déchiqueteuse toute la journée. « Dès le deuxième jour, mon travail n’a plus eu de secret pour moi et, hormis dysfonctionnement important, je n’ai plus besoin d’utiliser un neurone. » Et tant pis.

Les mois et les années défilent, rien ne se passe. Un an, dix ans, quinze ans. Et puis un jour on en vient à se fondre avec la couleur des murs. Avec cette allégorie à la fois discrète et puissante, entre Kafka et Ogawa, Hiroko Oyamada met en scène le processus d’aliénation parfois subtil que sécrète le travail.

Et entre karoshi et « évaporés » — nom que l’on donne à la centaine de milliers de disparus volontaires chaque année au Japon —, L’Usine fait réfléchir à ce qui pousse sourdement chacun à perdre sa vie à la gagner.

L’Usine

★★★ 1/2

Hiroko Oyamada, traduit du japonais par Sylvie Chupin, Christian Bourgois, Paris, 2021, 192 pages

À voir en vidéo