«Un café avec Marie»: la tragédie de l’oubli collectif

Le plus récent recueil de Serge Bouchard réunit, précisément sous le titre «Un café avec Marie», environ 70 brefs textes lus par lui-même à l’antenne de Radio-Canada puis retouchés. Il s’achève sur un touchant inédit.
Photo: Pedro Ruiz Le plus récent recueil de Serge Bouchard réunit, précisément sous le titre «Un café avec Marie», environ 70 brefs textes lus par lui-même à l’antenne de Radio-Canada puis retouchés. Il s’achève sur un touchant inédit.

L’anthropologue et chroniqueur radiophonique Serge Bouchard déplore que le temps efface tout de manière inexorable. Mais le silence, qui est pourtant le fruit de cette fatalité, cache quelquefois un murmure d’éternité amoureuse. Lors d’un café avec Marie Lévesque, sa conjointe et collaboratrice foudroyée par le cancer le 16 juillet 2020, il rappelle : « Nous nous entendons penser, elle dans ma tête et moi dans la sienne. »

Le dernier recueil de Bouchard, né à Montréal en 1947, réunit, précisément sous le titre Un café avec Marie, environ 70 brefs textes lus par lui-même à l’antenne de Radio-Canada puis retouchés. Il s’achève sur un touchant inédit. L’essayiste y relate, en pleine pandémie de la COVID-19, les derniers jours de Marie qui, atteinte d’un cancer du cerveau, avait remplacé, durant 23 ans d’amour, son inoubliable Ginette, morte aussi d’un cancer après plus d’une décennie de souffrance et d’anxiété.

L’anthropologue se désole de constater que « dans un monde où la mémoire individuelle prend une si grande importance, la mémoire collective, elle, soit en si grande perte de vitesse ». Cela provoque, chez lui, une réflexion aussi belle que puissante : « Nos plus grandes histoires sont d’immenses trous de mémoire. » L’histoire du Québec et celle des États-Unis subissent cette tragédie de l’oubli.

Bouchard explique : « Il serait fort difficile de faire admettre aux Américains que ce sont les Canadiens français qui les ont guidés vers le Grand Ouest, en 1804, lors de l’expédition Lewis-Clark. » Selon lui, il serait « tout aussi difficile » de faire admettre aux Québécois que leurs ancêtres « qui ont guidé les Américains étaient des ensauvagés et des Métis, des passeurs culturels, plus animistes que catholiques, des coureurs d’espace qui arpentèrent l’Amérique sans jamais écrire leur propre histoire ».

Pour surmonter ces graves obstacles, il faudrait, estime Bouchard avec beaucoup d’à-propos, avoir l’audace de se défaire de l’héritage passéiste autant que moralisateur de l’historien Lionel Groulx (1878-1967) et du romancier Claude-Henri Grignon (1894-1976), malgré le récent replâtrage de l’esprit du second dans la série télévisée Les Pays d’en haut (2016-2021). Quand réussirons-nous, se demande-t-il, à « nous sortir des griffes » de ces deux auteurs dépassés ?

Afin d’échapper à leur académisme, Bouchard l’écrivain met son espoir dans la formule de Rimbaud : « Je est un autre. » Il fait confiance au génie de la mémoire collective qui l’habite : « Tous mes textes et tous mes livres ont été écrits par cet Autre qui vit et dort en moi. »

Cette conception correspond, chez Bouchard l’anthropologue, à celle de l’autorité perçue par les Amérindiens : « Celui qui détient une véritable autorité n’est pas autoritaire. C’est une figure qui s’impose tout naturellement… sans jamais s’imposer. » Au fond, il s’agit là de la leçon oubliée de l’Amérique.

Extrait d’«Un café avec Marie»

Les ethnographes et autres observateurs ont remarqué qu’il était d’usage d’adopter un membre de la nation ennemie pour remplacer un membre de sa famille tué au combat. Les Amérindiens adoptaient volontiers des Blancs, même des Blancs adultes, comme ce fut le cas dans la vie étonnante de Pierre-Esprit Radisson, devenu un Iroquois en bonne et due forme.

Un café avec Marie

★★★ 1/2

Serge Bouchard, Boréal, Montréal, 2021, 272 pages



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