Pour en finir avec le purisme musical

Danick Trottier observe un regain de l’intérêt pour la musique instrumentale au Québec, et cite en exemple Alexandra Stréliski, Chilly Gonzales, Jean-Michel Blais et même Daniel Bélanger.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Danick Trottier observe un regain de l’intérêt pour la musique instrumentale au Québec, et cite en exemple Alexandra Stréliski, Chilly Gonzales, Jean-Michel Blais et même Daniel Bélanger.

On a souvent assimilé les premières mesures de la 1re symphonie de Malher à une marche funèbre. Mais cette pièce reprend aussi le thème de la chanson Frère Jacques, attribuée à Jean-Philippe Rameau celle-là, en mode mineur. Inversement, le Deuxième concerto pour piano de Rachmaninov, écrit en 1901, a prêté sa ligne mélodique à la chanson All by Myself, écrite en 1975 par Eric Carmen et reprise en 1996 par Céline Dion.

Ce sont des exemples qui illustrent la pluralité musicale défendue par Danick Trottier, directeur du Département de musique de l’UQAM, dans son livre Le classique fait pop !, qui paraît chez XYZ. Loin de s’amoindrir, le rapprochement entre les genres s’intensifie, bien sûr, à travers la « numérimorphose » des dernières décennies, engendrée par l’arrivée d’Internet.

Ce mouvement, amorcé surtout au tournant des années 2000, est accentué par la pandémie. « Il y a des barrières qui tombent, entre autres la barrière des apparences de prestige associée au fait d’aller à un concert, par exemple », constate-t-il.

Danick Trottier observe un regain de l’intérêt pour la musique instrumentale au Québec, et cite en exemple Alexandra Stréliski, Chilly Gonzales et Jean-Michel Blais. Et alors que la violoniste classique Angèle Dubeau explore les musiques de film dans son dernier album Immersion, Daniel Bélanger lançait avec Travelling, cet automne, le premier album instrumental de sa carrière.

Dans son essai, écrit avant la pandémie, Trottier parle même d’une « babélisation » de la musique. Mais il préfère de loin ce mélange accéléré des genres à la dichotomie entre musique sérieuse et musique légère qui s’est instituée dans la société depuis le XIXe siècle. En fait, selon l’historien de la musique, c’est avec Beethoven que cette rupture entre les genres s’est installée, pour perdurer jusqu’à aujourd’hui.

L’idéologie de la musique sérieuse

« Vers la fin du XVIIIe siècle, les compositeurs acquièrent une autonomie de création, et font face à un marché plus libre », explique-t-il en entrevue. C’est à cette époque, dit-il, que se forme l’idéologie de la musique sérieuse, portée par l’idée que la musique instrumentale « porte un message et qu’il doit être compris ». Se profile alors la perception d’un public éclairé, voire initié, qui « comprend » mieux que d’autres le message de Beethoven, et qui en possède les clefs.

Pour Trottier, ce purisme s’est d’ailleurs reproduit, à moindre échelle, avec le rock progressif dans les années 1970-1980. « Que reproche-t-on au rock progressif ? Justement les problèmes qui se posent avec le rock appréhendé comme forme artistique en lien avec la tradition classique : de se prendre trop au sérieux et, par conséquent, de s’en remettre à une forme d’autorité qui est étrangère aux musiques populaires […]. Autrement dit, ce qu’un certain public et une certaine critique reprochent à la musique classique vaut aussi pour le progressif : l’élitisme », écrit-il.

La liberté que prône Zappa à tous les niveaux du geste artistique est devenue une norme aujourd’hui pour plusieurs créateurs et créatrices. Sa façon de concevoir l’expérimentation et de se nourrir aux musiques classiques, modernes ou jazz en font un modèle du genre, ce pour quoi il est célébré autant en musique classique que populaire.

 

Il cite en exemple le critique du New Yorker Alex Ross, qui évolue lui aussi à la fois en musique classique et en musique populaire, et qui dit détester l’étiquette de « musique classique », parce qu’elle témoigne selon lui, d’une « fétichisation rampante du passé ».

Or, ce récit occidental, qui oppose musique classique et musique populaire, perd de la force depuis les dernières décennies. Et Trottier propose notamment, pour le démontrer, les expériences de feu Frank Zappa ou de Laurie Anderson.

« La liberté que prône Zappa à tous les niveaux du geste artistique est devenue une norme aujourd’hui pour plusieurs créateurs et créatrices. Sa façon de concevoir l’expérimentation et de se nourrir aux musiques classiques, modernes ou jazz en font un modèle du genre, ce pour quoi il est célébré autant en musique classique que populaire. »

Au sein même du Département de musique de l’UQAM, il sent « un dialogue, une ouverture » entre les programmes respectifs de musique populaire et classique qui n’existaient pas il y a trente ans.

Ça n’est plus l’océan d’autrefois, mais plutôt un lac qui sépare aujourd’hui la musique classique de la musique populaire, écrit Trottier.

 

Le classique fait pop! Pluralité musicale et décloisonnement des genres

Danick Trottier, XYZ, Montréal, 2021, 261 pages

À voir en vidéo