La parole des victimes de ​violences sexuelles à livre ouvert

Le livre de Camille Kouchner, «La familia grande», a eu l'effet d'une bombe dans la société française, entraînant une nouvelle vague de dénonciations, sous le mot-clic #MeTooInceste, qui a fait tomber d'autres personnalités publiques. 
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Le livre de Camille Kouchner, «La familia grande», a eu l'effet d'une bombe dans la société française, entraînant une nouvelle vague de dénonciations, sous le mot-clic #MeTooInceste, qui a fait tomber d'autres personnalités publiques. 

Camille Kouchner, Vanessa Springora ou encore Sarah Abitbol : de plus en plus de Françaises optent pour l’écriture d’un livre plutôt que pour un message sur les réseaux sociaux pour raconter les agressions sexuelles qu’elles, ou des membres de leur entourage, ont subies. Un phénomène qui trouve aussi écho au Québec dans les dernières années. Le livre serait-il la voie idéale pour libérer la parole des victimes et briser les tabous ?

Début janvier, Camille Kouchner a pris la plume pour dénoncer les agissements de son beau-père — le réputé politologue Olivier Duhamel —, qui aurait agressé sexuellement son frère jumeau quand il avait 14 ans, dans les années 1980. Son livre La familia grande a eu l’effet d’une bombe dans la société française, entraînant une nouvelle vague de dénonciations, sous le mot-clic #MeTooInceste, qui a fait tomber d’autres personnalités publiques.

« J’ai choisi d’écrire, car je ne pouvais plus me taire. […] L’écho public, ce n’est pas ce que je souhaitais, mais il m’a paru nécessaire pour donner de la visibilité aux incestes qu’on cache, qu’on tait », confiait Camille Kouchner au Nouvel Obs quelques jours avant la sortie de son livre. L’accueil positif reçu par celui de Vanessa Springora un an plus tôt l’a encouragée dans cette voie.

Mme Springora a levé le voile en janvier 2020 sur le comportement de prédateur sexuel de l’écrivain Gabriel Matzneff. Dans Le consentement, la directrice des Éditions Julliard raconte comment elle-même est tombée sous son emprise lorsqu’elle était adolescente.

Un autre livre coup-de-poing a vu le jour dans le même mois, celui de la patineuse Sarah Abitbol. Dans Un si long silence, elle révèle avoir été agressée sexuellement par son entraîneur, Gilles Beyer, à l’âge de 15 ans.

« J’avais déjà essayé de le dénoncer au ministère chargé des sports, au club sportif, mais je me suis retrouvée devant des portes closes. J’avais aussi entamé des démarches auprès du Nouvel Obs, mais c’était difficile de trouver d’autres victimes prêtes à parler. Finalement, je me suis dit : “Pourquoi ne pas écrire un livre ?” C’était ma dernière chance de sortir du silence », explique au Devoir la femme aujourd’hui âgée de 45 ans.

Pour moi, ç'a été une sorte de thérapie. Ça fait du bien de sortir de ce silence qui nous étouffe.

 

Écrire pour se libérer

Jointe à Miami, Sarah Abitbol est revenue sur les raisons qui l’ont poussée à coucher son histoire sur papier plutôt que sur la Toile. Elle indique que l’écriture d’un livre lui a permis d’entrer dans les détails et d’exposer ses souvenirs sans se restreindre à un nombre de caractères comme cela aurait été le cas sur les réseaux sociaux. Elle a aussi pu garder le contrôle sur son récit sans s’inquiéter que ses propos soient déformés.

Mais l’écriture lui a surtout permis d’avancer sur le chemin de la guérison. « Pour moi, ç’a été une sorte de thérapie. Ça fait du bien de sortir de ce silence qui nous étouffe. C’est en écrivant mon livre que j’ai pour la première fois réussi à utiliser le mot “viol” pour décrire mon histoire. Avant ça, j’en étais incapable », poursuit-elle.

Ce sentiment libérateur, l’auteur québécois Alain Fortier l’a aussi vécu en publiant Agressé sexuellement : de victime à résilient (2013). « Écrire, ça permet de rassembler les morceaux du passé. C’est souvent rendu un puzzle dans notre tête qui met automatiquement les moments dramatiques de côté. Mais quand tu te poses pour écrire, que tu prends un pas de recul, tout revient dans le bon ordre. Alors, oui, on le revit et ça peut être difficile, mais c’était pour moi un passage obligé pour que la plaie devienne une cicatrice », explique-t-il.

Dans son livre, Alain Fortier rapporte avoir été agressé sexuellement lorsqu’il était adolescent, dans les années 1990, tout d’abord par un enseignant du secondaire, puis par son entraîneur de soccer. Ce dernier a d’ailleurs été reconnu coupable en 2019, après qu’Alain Fortier a finalement porté plainte.

« Mon but premier, c’était de sensibiliser la société au fait que les garçons peuvent aussi être victimes d’agressions sexuelles, en racontant mon expérience, souligne-t-il. J’ai finalement compris que ce livre m’a permis de reprendre le contrôle sur mon histoire. »

Du vrai dans la fiction

Si écrire un livre pour dénoncer des violences sexuelles semble de plus en plus fréquent, le phénomène n’a rien de nouveau, soutient la professeure en études littéraires et culturelles à l’Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair. « Certains récits ont davantage attiré l’attention des médias récemment parce qu’ils dénoncent une personnalité publique. »

Mme Boisclair note d’ailleurs qu’au Québec, les récits autobiographiques pour dénoncer son agresseur sont moins nombreux qu’en France. Beaucoup d’auteurs d’ici, souvent des femmes, préfèrent passer par une forme moins « classique », soit la fiction ou l’autofiction, pour aborder de tels sujets.

C’est le cas de Marie-Pier Lafontaine avec son livre Chienne (2019), une autofiction relatant une histoire d’inceste. « Ce livre n’est pas un témoignage, je ne suis pas la narratrice, affirme l’autrice en entrevue. J’ai essayé de me rapprocher du réel, de certaines violences vécues, mais en profitant de plus de liberté. C’est là tout le pouvoir de la littérature, qui est un espace de grande liberté où je peux aller dans l’imaginaire et ne suis pas tenue à la vérité. »

L’autrice Pattie O’Green souhaitait aussi pouvoir aborder l’inceste dans Mettre la hache (2015), sans pour autant écrire un livre-témoignage. « Ce n’était pas une dénonciation, mais une invitation à comprendre cette expérience [l’inceste] et le rôle que chacun y joue », explique celle qui a été abusée par son père durant l’enfance.

Pattie O’Green avait déjà raconté son histoire personnelle sur Twitter lors de la vague #MeToo de 2017. « Je me suis sentie terriblement seule après coup. Ces mouvements de dénonciation sont difficiles pour moi : ils m’emportent dans leur vague et je perds pied », indique-t-elle, relevant que le livre lui a au contraire offert l’espace recherché pour libérer sa parole.

Non sans risques

Elle a toutefois dû le faire anonymement, Pattie O’Green étant un pseudonyme qui lui permet de se protéger d’une poursuite en diffamation. « Il ne s’agit pas d’un collègue ou d’un ancien chum, mais de mon père, et j’en ai juste un. »

Celles et ceux qui décident ainsi de dénoncer ne sont jamais à l’abri d’une poursuite en diffamation, quelle que soit la forme du récit. Il n’est donc pas rare que les maisons d’édition demandent des changements aux auteurs pour que l’agresseur soit moins reconnaissable, comme l’emploi du conditionnel et de noms fictifs.

« Le but n’est pas de les censurer, mais de leur faire comprendre qu’il faut bien mesurer comment on dit les choses. Et qu’il faut bien s’entourer pour faire face à une éventuelle poursuite », affirme l’éditrice et essayiste Valérie Lefebvre-Faucher, qui a notamment édité le livre de Pattie O’Green lorsqu’elle travaillait encore pour la maison d’édition Remue-Ménage.

Elle rappelle qu’au-delà de l’aspect judiciaire, les auteurs doivent aussi prendre conscience qu’une dénonciation publique les expose à des drames familiaux (dans le cas d’inceste, par exemple) ou à diverses représailles. « L’agresseur, c’est souvent une personne en situation de pouvoir, il y a donc un risque pour l’auteur d’être puni d’une façon ou d’une autre. »

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