Quinze ans sur le métier …

Planche de la bédé «1984» de Xavier Decoste
Illustration: Sarbacane Planche de la bédé «1984» de Xavier Decoste

Le plus connu des romans dystopiques, 1984, du Britannique George Orwell, célèbre son 70e anniversaire, ce qui le fait passer, du même coup, dans le domaine public. Et cela fait l’affaire du bédéiste français Xavier Coste qui, de sa jeune trentaine, mène ainsi à terme un projet qu’il caresse depuis une quinzaine d’années : adapter en roman graphique cette œuvre importante. Discussion autour d’une adaptation double-plus-bonne !

Publié en 1949 dans sa version originale, 1984, c’est surtout un contexte : celui d’un monde divisé en trois blocs totalitaires à la suite d’une guerre nucléaire survenue durant les années 1950. C’est dans l’un de ces blocs, l’Océania (dans lequel se trouve Londres), que vit et travaille Winston Smith, unfonctionnaire dont la tâche consiste à réécrire des articles de journaux au gré des humeurs du parti, dans le but de remodeler le passé. Mais, bizarrement, c’est le dessin qui a mené Xavier Coste vers le roman.

« Je faisais beaucoup de dessins de science-fiction lorsque j’étais adolescent et, quand j’avais 15 ans, ma professeure d’arts plastiques a cru que j’étais justement en train d’adapter 1984 en voyant mes dessins. Comme je n’avais jamais entendu parler de ce roman, j’ai été l’acheter et ça a été mon plus gros choc littéraire. C’était évident pour moi que j’allais l’adapter un jour, en tout cas que j’allais tout faire pour que cela arrive. »

Trois ans, donc, que Xavier Coste travaille sur cette adaptation pour ne pas rater le moment où le roman tomberait dans le domaine public, sans savoir que la crise sanitaire mondiale ramènerait de l’avant une réflexion sur notre rapport à l’autorité étatique. Un contexte dans lequel il est plutôt facile de remettre ce récit à l’avant-plan.

Illustration: Sarbacane Planche de la bédé «1984» de Xavier Decoste

« Je ne l’avais absolument pas vu venir ! Moi, ce qui m’intéressait, c’était de traiter d’un sujet qui n’avait justement aucun lien avec l’actualité. Quand j’ai commencé à travailler sur 1984, on était dans un quotidien relativement rose comparé à maintenant et j’ai l’impression d’être presque devenu fou parce que j’ai terminé l’album alors qu’on était encore dans le premier confinement en France. J’avais l’impression de vivre ce que je venais de dessiner ces dernières années. »

A posteriori, est-ce que l’auteur aurait abordé différemment ce projet ? « Je ne pense pas. C’est une question que je me suis beaucoup posée alors que je terminais le livre durant le confinement. J’ai été tenté de transformer des scènes pour faire un parallèle évident avec l’actualité, entre autres avec les attestations de déplacement qui nous ont été imposées en France. Ce genre de détail, pour moi, aurait pu avoir sa place dans le monde d’Orwell, mais je me suis juste permis de faire un clin d’œil à ça en ajoutant une attestation de déplacement en page de titre. Comme ça, je ne venais pas parasiter le récit d’Orwell, mais je trouvais que ça venait faire un parallèle intéressant avec l’actualité, tout en restant en exergue. »

Londres, dans cet album, est très inspiré de l’architecture brutaliste. Quel plaisir y a-t-il à dessiner cet esthétisme ? « Ce que j’aime faire, pour chacun de mes albums, c’est trouver une nouvelle manière, ou matière, à dessiner. En faisant 1984, je me suis découvert un véritable plaisir à dessiner cet univers architectural, que je connaissais moins et pour lequel je me suis découvert une véritable passion. Des fois, je regarde encore des images de ce genre en me disant que je pourrais les utiliser pour 1984, avant de me souvenir que j’ai terminé ! »

C’est vrai que ça passe trop vite, comme lecture. Et c’est généralement le signe qu’on vient de passer un excellent moment en compagnie d’un album que l’histoire officielle ne risque pas d’effacer de sa mémoire.

 

Quelques nouveautés à se mettre sous la dent


Rien de sérieux
★★★ 1/2
Valérie Boivin, Front froid, Montréal, 2021, 208 pages
 

Quittons la violence du monde de Big Brother pour les multiples déceptions provoquées par l’application de rencontres Tinder, puisqu’il s’agit du sujet de la première bédé de l’illustratrice Valérie Boivin. Dans Rien de sérieux, Boivin raconte les tribulations amoureuses de Madeleine, qui cherche l’amour sans jamais vraiment le trouver. Oui, le récit est un tantinet convenu mais, comme pour son dessin, l’autrice réussit à donner un bel élan sensible à l’ensemble qui permet à quiconque ayant dû vivre avec le grand questionnement (tout le monde autrement dit), à savoir s’il existait une bonne personne pour nous, de s’y retrouver. Simple, sensible et beau.

 
 

Le cri du Moloch
★★★ 1/2
Jean Dufaux, Christian Cailleaux et Étienne Schréder, Éditions Blake et Mortimer, Bruxelles, 2021, 55 pages
 

Créée en 1946 par le dessinateur belge Edgar P. Jacobs, la série Blake et Mortimer, où évoluent le capitaine Francis Blake, patron du MI-5, et son ami le professeur Philip Mortimer, demeure une valeur sûre dans son genre. Cette fois, on nous propose la suite d’une aventure dont le premier tome, L’onde Septimus, paru en 2013, nous avait laissés sur une intrigue pas tout à fait résolue. Le scénariste Jean Dufaux en profite donc, ici, pour clore cet épisode mettant en vedette Olrik, principal antagoniste du duo, ainsi que des extraterrestres tentant d’envahir Londres. C’est agréable, ne serait-ce que pour le plaisir de retrouver de vieux amis et de se replonger dans un univers dans lequel les problèmes de physique se règlent à coups d’ondulateurs cosmiques et autres inventions dignes de la science optimiste des années 1950 !

 
 

Comment ne rien faire (Réédition revue et augmentée)
★★★ 1/2
Guy Delisle, La Pastèque, Montréal, 2021, 152 pages
 

En terminant, quelques mots sur cette réédition, augmentée, d’un recueil de courts travaux de Guy Delisle, paru originalement en 2002. On y (re)découvre un Delisle moins structuré, libre et drôle, qui nous laisse entrevoir un pan de sa personnalité peut-être un peu moins mis de l’avant dans ses albums. Et ça se prend bien, même à petites doses.

1984

Xavier Coste et George Orwell, Sarbacane, Paris, 2021, 224 pages