Le cercle des lecteurs retrouvés

«Ce que l’on partage, c’est aussi ce que l’on ne sait pas, et c’est apprendre par d’autres qui en savent plus, ou autrement. Un cercle doit favoriser la diversité des expériences et des expertises», estime la professeure et écrivaine Catherine Mavrikakis.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Ce que l’on partage, c’est aussi ce que l’on ne sait pas, et c’est apprendre par d’autres qui en savent plus, ou autrement. Un cercle doit favoriser la diversité des expériences et des expertises», estime la professeure et écrivaine Catherine Mavrikakis.

La lecture est un acte solitaire, et même dans les endroits bruyants, cette posture invite à l’intériorité. Par la suite, pour prolonger le plaisir ou déverser le trop-plein de frustrations qu’un livre a pu susciter, rien de mieux que les échanges à bâtons rompus. Encore faut-il que votre interlocuteur cultive la même passion que vous, ou s’y intéresse minimalement.

Les cercles de lecture, aussi surnommés clubs, permettent depuis longtemps aux amoureux du livre de se rassembler autour d’un même feu, idéalement en nombre restreint. Le maître du jeu ne doit jamais s’ériger en détenteur de la vérité, mais libérer une parole qui n’est pas celle que l’on retrouverait dans un cadre scolaire.

« Je ne serais pas très bonne [comme participante ou animatrice] dans les cercles de lecture, car je redeviendrais la prof que je suis », affirme Catherine Mavrikakis, professeure au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, écrivaine (L’absente de tous bouquets, Ce qui restera, Le ciel de Bay City), et dont les livres font parfois le bonheur de certains cercles de lecture. « Je serais bien meilleure dans un cercle où l’on parle de films ou de musique, parce que je n’y connais pas grand-chose ! » dit-elle avec autodérision.

Plus sérieusement, Catherine Mavrikakis considère que les cercles doivent détenir un ingrédient essentiel : la spontanéité. « Ce que l’on partage, c’est aussi ce que l’on ne sait pas, et c’est apprendre par d’autres qui en savent plus, ou autrement. Un cercle doit favoriser la diversité des expériences et des expertises. »

Et qu’en pense l’écrivaine lorsque son œuvre fait l’objet de l’attention d’un cercle où elle est (rarement) présente ? « C’est étonnant d’entendre leurs propos, reconnaît Mavrikakis. La plupart du temps, je n’ai jamais pensé à ce que les gens disent, et c’est une révélation importante : les livres ne nous appartiennent plus, ils vivent par eux-mêmes. Dans un cercle de lecture, nous avons tous raison ! »

Du réel au virtuel, par nécessité

Bientôt un an après le début de la pandémie, on aurait pu croire que les cercles allaient se briser devant les règles sanitaires et les contraintes technologiques. Toutes les personnes contactées par Le Devoir se souviennent d’un moment de vertige en mars 2020, mais elles ont vite basculé leurs échanges sur le Web, y voyant même des avantages.

« Nos participants étaient tous de Montréal, mais depuis un an, certains proviennent de l’extérieur », se réjouit Marie-Pierre Poulin, bibliothécaire au Goethe-Institut de Montréal et coordonnatrice de Lisez l’Europe, un rassemblement de centres culturels européens basés au Québec qui, depuis 2009, propose une fois par mois la découverte d’une œuvre littéraire contemporaine allemande, autrichienne, catalane, ou portugaise, traduite en français et disponible ici.

Plusieurs des participants vivent seuls, et c’est une occasion de rencontrer des gens. Ils peuvent revenir à la bibliothèque chercher des livres, mais nous poursuivons nos échanges de manière virtuelle, et sans doute pour un moment. Il y a encore une certaine peur de la COVID-19.

 

« Oui, on perd un peu la spontanéitédes interventions quand plus d’une personne parle en même temps, mais j’espère qu’on pourra conserver l’option virtuelle après la pandémie, pour maintenir le lien », dit la coordonnatrice, dont l’institut fait rayonner la culture allemande bien au-delà de Montréal.

Nolwenn Celli Goalec a aussi éprouvé quelques craintes au début de la pause forcée. Bibliothécaire à la Bibliothèque du Plateau-Mont-Royal, son club de lecture, composé principalement de personnes âgées, existait depuis seulement deux mois. Tout le monde a pris « le virage numérique », souligne-t-elle avec fierté, découvrant que ces rencontres comblaient non seulement un besoin culturel, mais social.

« Plusieurs des participants vivent seuls, et c’est une occasion de rencontrer des gens. Ils peuvent revenir à la bibliothèque chercher des livres, mais nous poursuivons nos échanges de manière virtuelle, et sans doute pour un moment. Il y a encore une certaine peur de la COVID-19. » Et les lecteurs semblent satisfaits de ses propositions, poésie, bandes dessinées, essais, romans, etc. Tous les genres sont possibles, et le groupe en discute « avec bienveillance, car chacun a droit à son opinion, et même de ne rien dire, ce qui est aussi leur droit ».

Une ville, des cercles

Inspirée par l’exemple de Seattle, dont l’initiative fut lancée en 1998, la Vieille Capitale, et tout particulièrement la Maison de la littérature, présente en ce moment la troisième édition de l’événement Une ville, un livre, autour d’une œuvre sélectionnée par le public et répondant à plusieurs critères : elle doit être signée par un auteur de la ville de Québec, publiée depuis moins de trois ans et accessible dans le réseau local des bibliothèques. Une façon aussi de marquer l’importance du statut accordé à la ville par l’UNESCO en 2017, soit celui de ville de littérature.

Après Les chars meurent aussi, de Marie-Renée Lavoie, et La petite Russie, de Francis Desharnais, c’est au tour de Mireille Gagné, avec Le lièvre d’Amérique, de faire l’objet d’une grande attention tout au long du mois de mars. De nombreuses activités sont au menu, dont plusieurs cercles de lecture, avec la complicité de l’autrice.

Le succès de l’édition 2019 n’a pu se répéter de la même façon en 2020 — pour des raisons évidentes ! —, mais l’effet (bénéfique) demeure le même, selon Dominique Bernard, responsable de la promotion, de la fidélisation des publics et des partenariats privés à la Maison de la littérature. « Les auteurs sélectionnés ont l’impression de remporter un prix ! » Choisi parmi quatre titres sélectionnés par des libraires indépendants, et ce, avant Noël, le livre finaliste bénéficie d’un rayonnement exceptionnel (dont l’achat de 100 exemplaires par le réseau des bibliothèques).

Dominique Bernard est fière de cet événement hivernal, un véritable carnaval de lecture. « Ça se déroule en mars. Québec est une ville nordique et c’est encore un beau temps pour lire au coin de feu. » Mais aussi pour encourager la littérature d’ici. « Je vous le confirme : le fameux Panier bleu, nous l’avons vu en librairie. »

Une affaire de femmes ?

Un coup de sonde dans le milieu des cercles suffit à le prouver : les femmes y sont majoritaires. Partout ? Il suffit d’une exception pour défier la règle, et c’est ce que prouve le Club de lecture de gars de l’Outaouais, fondé en 2016 et dont la pandémie n’a pas freiné l’enthousiasme des onze membres.

François Couture est l’un des trois fondateurs. Il fut d’abord sceptique devant cette idée soumise par un ami, Donald Lemaire, qui voyait là une manière de faciliter sa transition vers la retraite. « Nous avons vite constaté que ce n’était pas chose commune pour des hommes dans la soixantaine de parler littérature et de ses émotions face à un livre. La réaction de surprise était toujours là : pourquoi un club et de quoi allons-nous parler ? Pourtant, beaucoup d’amis aimaient lire et étaient interloqués de ne pas y avoir pensé avant. »

Avant la pandémie, chacun recevait les autres participants dans sa maison, un rituel devenu virtuel, mais qui n’a pas altéré l’essence de ce rendez-vous mensuel, où les participants sont plus assidus que jamais. « Chacun a un grand besoin d’échapper à sa bulle, c’est un groupe solidaire, des amitiés se sont nouées », souligne François Couture. Le groupe a aussi tissé des liens avec le Salon du livre de l’Outaouais, favorisant une rencontre intimiste avec un écrivain (Kim Thúy, Naomi Fontaine, Zachary Richard, Marc Séguin, Louis Hamelin), toujours un temps fort de leur saison de lectures.

Et comment établissent-ils leur liste de livres ? Par les propositions des membres, suivies d’un vote. Mais François Couture tient à apporter une précision : « Souvent, les livres suggérés par nos membres l’ont d’abord été par nos épouses. » Comme quoi les femmes ne sont jamais bien loin des cercles de lecture.

Pour s’informer ou rejoindre un cercle de lecture

Les Rendez-vous du premier roman : https://premierroman.ca 

Une ville, un livre : https://www.unevilleunlivre.ca 

Lisez l’Europe : https://www.goethe.de/ins/ca/fr/kul/lit/lle.html

Trousse pour un club de lecture – Bibliothèque municipale et scolaire de Bromont : https://www.bromont.net/culture/journees-de-la-culture-2020-bromont/club-de-lecture-pour-emporter 

Clubs de lecture des bibliothèques de la ville de Montréal : http://calendrier.bibliomontreal.com/?tp=189

Club de lecture des Amis de BAnQ : https://amis.banq.qc.ca/clubs-de-lecture 

Club de lecture Les Irrésistibles du réseau des Bibliothèques de Montréalhttp://irresistibles.bibliomontreal.com/