«Puissions-nous vivre longtemps»: conte du temps d’avant

L’écrivaine Imbolo Mbue
Photo: Kiriko Sano L’écrivaine Imbolo Mbue

Crevé de puits de pétrole, entouré de pipelines et de torchères, Kosawa n’est plus ce qu’il était. Les déchets flottent sur le fleuve, les pluies acides trouent les feuilles des arbres et dévastent les cultures. Les mensonges pleuvent et inondent tout.

Empoisonnés par l’eau qu’ils boivent, les vieillards et les enfants y meurent à un rythme anormal. Des choses pourtant aussi simples que l’eau et que l’air purs semblent être devenues de l’histoire ancienne. « Nous nous rappelions ceux qui étaient morts de maladies sans nom ni espoir de guérison — nos frères et sœurs et nos cousins et nos amis disparus à cause du poison dans l’eau et dans l’air et de la nourriture souillée qui poussait sur une terre qui avait été contaminée le jour où Pexton avait commencé à forer. »

Voilà le terrain miné dans lequel s’aventure Imbolo Mbue. Née dans une région anglophone du Cameroun en 1982, l’écrivaine vit aux États-Unis depuis 1998, pays dont elle possède aujourd’hui la nationalité. Puissions-nous vivre longtemps, son deuxième roman, donne la parole à quelques habitants de Kosawa, un petit village imaginaire d’Afrique de l’Ouest.

De 1980 à 2020, hommes, femmes et enfants vont se rebeller tant bien que mal contre la multinationale pétrolière américaine Pexton, qui exploite le sous-sol de Kosawa depuis une cinquantaine d’années, empoisonnant l’environnement avec la complicité des élites du pays et sans la moindre compensation financière. Mais un jour, à l’initiative de l’idiot du village, trois représentants de la compagnie pétrolière seront pris en otages par des habitants de Kosawa, amorçant une spirale de terreur et de représailles qui va durer de longues années.

Élève douée, éprise de justice autant que de liberté — Pédagogie des opprimés, Les damnés de la terre et le Manifeste du Parti communiste étaient ses « amis les plus proches » —, choisie parmi les meilleurs avant d’être envoyée aux États-Unis par une fondation, le Mouvement pour la restauration de la dignité des peuples asservis, afin d’y poursuivre ses études, la jeune Thula reviendra au pays pour mener au nom des siens un combat perdu d’avance.

Mais aux yeux de Thula, prête à mourir pour un pays meilleur, la perspective de passer « en douceur d’un gouvernement pitoyable à un gouvernement irréprochable » semble peu probable. L’individualisme, la force de l’inertie et des mentalités tribales millénaires, le sexisme subi par les femmes, la corruption généralisée des fonctionnaires et l’absence de reddition de comptes forment autant d’obstacles.

Le premier roman d’Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs (Belfond, 2016), qui mêlait le destin d’un couple d’immigrants camerounais à New York et la crise bancaire et financière de l’automne 2008, avait fait sensation avant même sa publication. Plus ambitieux, et peut-être un peu moins réussi, Puissions-nous vivre longtemps fera penser au Tout s’effondre du Nigérian Chinua Achebe (1930-2013), roman-chronique de la colonisation africaine, actualisant aussi d’une certaine manière l’éternel combat de David contre Goliath.

Roman de la résistance, de l’espoir et de la résilience, malgré la violence désorganisée contre l’hydre pétrolière et les mille visages de la corruption, éloge de l’éducation comme arme de construction massive, Puissions-nous vivre longtemps mélange sans trop de manichéisme nostalgie d’un monde d’avant la chute et nécessaire lucidité. « Nous formons un agrégat de tribus sans rêve commun, déclare ainsi l’un des narrateurs. Notre pays a été construit de force sur des sables mouvants qui, aujourd’hui, s’effondrent de l’intérieur. »

Avec un souffle parfois incantatoire, l’écrivaine y témoigne aussi de la fin d’un monde. Pour le meilleur ? Pour le meilleur peut-être, mais pas sans meurtrissures, sachant que « la pire des maladies est d’avoir le cœur brisé ».

Puissions-nous vivre longtemps

★★★ 1/2

Imbolo Mbue, traduit de l’anglais par Catherine Gibert, Belfond, Paris, 2021, 432 pages (En librairie le 10 mars)