Poser les jalons d’une écriture au féminin

Pour retracer la genèse de ses livres et de sa pensée, France Théoret évoque tour à tour les oeuvres et les auteurs qui l’ont marquée et les mouvements sociaux et culturels qui ont nourri sa réflexion et son positionnement féministe.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour retracer la genèse de ses livres et de sa pensée, France Théoret évoque tour à tour les oeuvres et les auteurs qui l’ont marquée et les mouvements sociaux et culturels qui ont nourri sa réflexion et son positionnement féministe.

Sa rigueur intellectuelle, sa dissection méthodique du langage, son féminisme révolté et sa grande capacité à interroger l’expérience collective de l’individualité ont changé à jamais notre paysage littéraire, ouvrant la voie à une panoplie d’héritières, de Louise Dupré à Élise Turcotte, en passant par Martine Delvaux et Maude V. Veilleux.

Depuis plus de quatre décennies, France Théoret prend place à la grande marche des femmes, défendant bec et ongles leurs droits à l’autodétermination, à l’égalité et à la sécurité. À travers le roman, la poésie et l’essai, elle pense le Québec et la place qu’y occupent ses sœurs, exposant le mépris, les humiliations, les violences systémiques dont elles sont victimes ; une forme d’oppression construite à même le discours et le langage.

Aujourd’hui âgée de 78 ans — l’âge des bilans ? —, la grande écrivaine retrace la source de son écriture et dévoile — en une puissante synthèse —les principes sur lesquels se fonde sa carrière : l’établissement d’une écriture au féminin, d’un mouvement littéraire né de la pensée, du corps et de l’expérience au féminin.

Pour France Théoret, ce nouvel essai, La forêt des signes, semble pourtant davantage s’inscrire dans la continuité que dans la mise au point. « Bien avant de commencer à écrire, je me questionnais déjà sur le comment et le pourquoi de l’écriture. Pour comprendre l’écrivaine que je suis aujourd’hui, je n’ai d’autre choix que de retourner au début, de parler de ce qui a été. »

L’écriture au féminin

Grande admiratrice d’Antonin Artaud et de Claude Gauvreau, l’essayiste aurait pu se contenter de la théorie. Mais c’était sans compter sur la publication de La politique du mâle de Kate Millett, en 1971, un ouvrage qui dénonce la structure politique patriarcale de la société américaine, et pose les jalons de la deuxième vague du féminisme.

« Pour moi, cet essai a eu l’effet d’une révolution copernicienne. Je ne me trouvais soudainement plus devant le blanc de l’existence, mais devant un monde inexplicable, dense comme une forêt, dans lequel je devais m’orienter. Kate Millett était parvenue à écrire et à bâtir une pensée féministe à partir de la littérature. Pour moi, qui concevais l’écriture à travers ses mouvements littéraires, il est devenu évident qu’il y aurait dorénavant une écriture au féminin dans laquelle je souhaitais m’inscrire. »

Pour retracer la genèse de ses livres et de sa pensée, France Théoret évoque tour à tour les œuvres et les auteurs qui l’ont marquée et les mouvements sociaux et culturels qui ont nourri sa réflexion et son positionnement féministe, notamment le Refus global et la revue La barre du jour. Elle revient également sur ses origines sociales et sur sa volonté de s’en émanciper sans jamais, toutefois, les perdre de vue.

« Je n’ai pas voulu vivre ou écrire en prétendant que je ne venais de nulle part. Pour moi, il n’existe que des discours et des personnes situées à tel endroit et à tel moment. À cause de mes positions politiques, j’adopte ce courant philosophique qui travaille les choses en situation. Simone de Beauvoir a beaucoup fait ça. Malgré l’importance du contexte dans son écriture, elle demeure éminemment pertinente. Peut-être que c’est pour ça qu’elle est si fascinante. »

Pour moi, cet essai a eu l’effet d’une révolution copernicienne. Je ne me trouvais soudainement plus devant le blanc de l’existence, mais devant un monde inexplicable, dense comme une forêt, dans lequel je devais m’orienter.

Une marche en avant

Il suffit d’un coup d’œil à la bibliographie de France Théoret pour constater que, chez elle, aussi la pertinence outrepasse l’époque, le contexte et les courants littéraires. En témoigne l’un de ses tout premiers textes, « L’échantillon », le monologue de l’ouvrière dans la pièce de théâtre La nef des sorcières(1976).

Dans cet extrait, une femme de 40 ans prend la décision de vivre pour elle-même, de réaliser ses ambitions et de demeurer célibataire. Elle quitte ainsi volontairement l’état de servitude imposé aux femmes. « Au XVIIe siècle, la philosophe française Gabrielle Suchon revendiquait déjà un statut concret qui permettait aux femmes d’échapper à la domination de la famille et de l’Église. Dans les années 1970, le féminisme se positionnait toujours afin que nous puissions nous accomplir à l’extérieur du rôle d’épouse et de mère ; un combat qui n’est pas terminé. C’est absolument étonnant comme les choses sont longues à changer. »

En dépit des inégalités persistantes, l’espoir de France Théoret demeure intact. « Est-ce que je suis optimiste ? Oui, il faut l’être. Parce que je suis une femme qui prend des engagements, une femme qui travaille en regard de la société, une féministe, j’ai l’obligation de vouloir une sortie vers le haut, et non vers le bas. J’espère beaucoup du mouvement #MoiAussi. Je souhaite que le travail en profondeur se poursuive, qu’on arrive à nommer, à préciser toutes ces violences trop longtemps tues qui existent depuis toujours… Pour que cette vague devienne un jalon essentiel de la grande marche de l’histoire. »

La forêt des signes 

France Théoret, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2021, 120 pages

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