Le grand embrasement de la poésie des femmes

Parmi les principaux constats dressés par Vanessa Bell (à droite) et Catherine Cormier-Larose, il y a celui d’un déplacement des luttes féministes du collectif vers l’intime et le quotidien.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Parmi les principaux constats dressés par Vanessa Bell (à droite) et Catherine Cormier-Larose, il y a celui d’un déplacement des luttes féministes du collectif vers l’intime et le quotidien.

« Mon éditeur me l’a dit : les filles vont sauver la poésie », écrivait Maude Veilleux dans Last call les murènes en 2016, une prophétie qui semble se matérialiser, constate-t-on rapidement en feuilletant l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec 2000-2020, préparée par Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose, un époustouflant panorama concentrant sous une même couverture à lettrage doré une richesse de voix éloquentes et tenaces, souveraines et tempétueuses, perspicaces et inventives, apaisantes ou discordantes.

C’est en s’engageant elle-même dans une démarche d’écriture que Vanessa Bell, autrice du recueil De rivières et « omniartisane » du milieu littéraire de Québec (où elle codirige le Mois de la poésie), cherchera en vain une publication de référence fédérant les perspectives les plus singulières de la poésie québécoise au présent.

« Ma quête, c’était une quête de filiation. Je voulais savoir qui avait écrit avant moi, qui écrivait avec moi, qui me donnait les permissions d’écriture que j’ai aujourd’hui », se souvient celle qui, à force de discussions avec l’équipe des Éditions du remue-ménage, comprendra que le livre auquel elle rêvait se devait de prendre le relais de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec : des origines à nos jours (1991), de Nicole Brossard et Lisette Girouard.

Et que ressort-il donc des textes compris dans ce nouveau et foisonnant portrait de groupe ? « Si le corps, la douleur, l’amour, la mort et la nature sont toujours présents, de nouveaux thèmes apparaissent dans la production littéraire des 20 dernières années. L’angoisse, le capitalisme, l’identité de genre, l’écoanxiété et les extinctions de masse en sont »,observent en liminaire les deux anthologistes, qui ont souhaité créer un ouvrage intersectionnel, intergénérationnel et représentatif du vaste territoire québécois, braquant sa lumière sur 55 autrices « assez différentes les unes des autres pour témoigner de toutes les mouvances de la poésie ».

Une sélection éclairée par l’examen des œuvres complètes de 300 poètes, travail de moniale qui aura supposé des choix crève-cœur, bien que brillamment défendus dans les notices critico-biographiques précédant chacune des sections et orientant la lecture, sans la cadenasser.

« L’anthologie, ce qu’elle dit, c’est : “Voici ce qu’on pense qui va vous toucher, voici ce qui est en train de se passer », souligne Catherine Cormier-Larose, également poète (L’avion est un réflexe court) et figure ubiquitaire du microcosme des soirées de lecture (elle codirige depuis peu le Festival de la poésie de Montréal). « Ce qu’on dit aussi aux lecteurs et lectrices, c’est : “Maintenant que t’as lu l’anthologie, fouille plus loin, obstine-nous, ajoute, enlève.” On l’a pensée comme un dialogue. »

Mais comment expliquer que tant de nouvelles poètes, sans lesquelles nous ne saurions désormais plus concevoir le paysage littéraire, aient émergé au cours des deux dernières décennies ? « L’effervescence de la poésie des femmes vient avec l’effervescence du renouveau féministe », pense Louise Dupré, une des doyennes de cette nouvelle anthologie et une des rares écrivaines à apparaître à la fois chez Brossard / Girouard et chez Bell / Cormier-Larose.

« Après les années 1980, il y a eu ce qu’on a appelé le post-féminisme, mais tout à coup, on voit que le mouvement #MoiAussi, par exemple, réactive la colère chez les jeunes femmes, qui se rendent compte qu’il y a encore des tas d’injustices. La colère et le féminisme sont des carburants extraordinaires pour l’écriture des femmes. »

Réveiller ce qui dort

Parmi les principaux constats dressés par Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose, il y a celui d’un déplacement des luttes féministes du collectif vers l’intime et le quotidien, de l’incidence sur l’écriture des femmes des multiples vagues de dénonciation des violences à caractère sexuel, d’une plus grande influence de l’oralité et de la scène sur la mise en recueil, ainsi que celui d’une diversification des paroles trouvant désormais une tribune. Il aurait évidemment été inconcevable qu’un pareil florilège ne fasse pas la part belle aux œuvres de poètes trans, non-binaires, autochtones et racisées.

Il aurait été tout aussi impensable qu’il fasse l’impasse sur la poésie anglophone. « Je suis très émue de faire partie de cette anthologie, parce que ma poésie a reçu somme toute peu d’attention au Québec », confie Ashley Opheim, aussi fondatrice de Metatron Press. « Ça m’apparaît essentiel que l’on trouve des moyens de se lire mutuellement [entre anglos et francos], de réparer cette fracture qui nous empêche de communiquer, alors qu’on appartient à la même communauté et que, dans bien des cas, on habite la même ville. »

Peu d’autrices incarnent mieux la solidarité et la sororité célébrées par cette anthologie que Louise Dupré, une lectrice généreuse et assidue de ses cadettes, pas du tout du genre à croire qu’hier rime avec meilleur. « Je lis la poésie actuelle, parce que c’est le genre où on rencontre le plus intimement l’âme humaine et, dans ce cas-ci, la subjectivité des femmes, mais aussi parce que la poésie nous donne une vision de l’avenir. Toutes les remises en question quant à l’identité, toute la poésie LGBTQIA+ me forcent à évoluer dans ma propre écriture. Quand on ne veut plus se questionner, on est près de l’agonie. Lire la poésie actuelle, c’est pour moi la meilleure façon de découvrir en moi des voix qui dorment. »

Trouver son feu

« [N]ous attendons beaucoup de la poésie », annonçaient en 1991 Nicole Brossard et Lisette Girouard, un credo auquel leurs successeures souscrivent elles aussi 30 ans plus tard. « Je considère que la poésie, c’est aussi fort que de mettre le feu, lance Catherine Cormier-Larose en éclatant de son grand rire d’espoir. Tu peux mettre le feu avec un recueil, parce que, soudainement, les gens prennent une autre mesure de ce qui les entoure. »

Sa camarade Vanessa Bell enchaîne : « Le feu naît dans ton ventre, puis il monte dans ta tête. C’est ça, la poésie : c’est quelque chose qui t’embrase complètement et qui te dit : “Voici comment il est possible d’être au monde et d’avancer dans le monde.” La poésie m’a donné un espace habitable, un lieu où je pouvais survivre, au sens de “vivre plus”. » Un silence, comme un saut de ligne. « Je souhaite à tout le monde de trouver son feu. » Cette anthologie a certainement le pouvoir d’allumer des étincelles.

 

Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec 2000-2020 

Préparée par Vanessa Bell et Catherine Cormier-Larose, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2020, 288 pages. À paraître le 9 mars.

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