Jeux d’enfants

Tout carton bien adapté aux petites menottes, «Maurice la saucisse est en formes» stimule la curiosité des bébés, leur sens de l’observation et leur sensibilité avec finesse et intelligence.
Illustration: La Bagnole Tout carton bien adapté aux petites menottes, «Maurice la saucisse est en formes» stimule la curiosité des bébés, leur sens de l’observation et leur sensibilité avec finesse et intelligence.

Alors que notre besoin de côtoyer librement notre alentour est laissé pour compte ces temps-ci, quelques livres jeunesse allègent cette rectitude obligée en optant pour une vision libérée du monde, celle d’enfants et d’adolescents qui mettent en lumière tout le pouvoir de la liberté et la beauté des relations.

S’épivarder, jouer, se réconforter

En forme de cercle, de triangle, de carré et même de cœur, Maurice, le chien saucisse, s’amuse à étirer son corps dans tous les sens afin d’attirer l’attention du lecteur et de jouer avec lui l’espace d’un instant. Une première double page met le sujet en vedette tout en invitant les enfants à flatter ce long chien qui aime les caresses. S’ensuivent quelques scènes ludiques dans lesquelles Maurice se camoufle dans le paysage, laissant aux yeux curieux le loisir de le chercher.

Tout carton bien adapté aux petites menottes, Maurice la saucisse est en formes stimule ainsi la curiosité des bébés, leur sens de l’observation et leur sensibilité avec finesse et intelligence. Au-delà de l’apprentissage des formes géométriques, l’album signé Camille Pomerlo met en scène un personnage attachant, prêt à tout pour amuser le lecteur. Le trait animé, coloré et tout en rondeur de l’illustratrice se double d’une représentation facilement identifiable du monde et des objets. Seul le chien se permet quelques fantaisies, devenant complice de jeu tout au long de la lecture. C’est réussi.

« Sur un toit, aussi mouillée qu’un phoque, aussi grise qu’une flaque, Mine ronronne d’un profond ronron. Elle ne veut pas descendre… Ni pour un boa de plumes, ni pour des lacets roses, ni même pour un pompon au bout d’un bâton. » Qu’à cela ne tienne, la petite Maya « lui envoie un plein bateau de sardines », espérant attirer la chatte et retrouver sa maison. Le plan fonctionne et mène le duo à travers la ville, jusqu’au port où, enfin, Mine retrouve les siens.

L’histoire tendre imaginée par Caroline Magerl et traduite par Christiane Duchesne dans Maya Mine met en scène la beauté et la sensibilité de l’enfance, ce besoin inné de prendre soin, d’apprivoiser sans jamais forcer. Ce texte brodé de phrases poétiques et rythmé par des phrases courtes est enveloppé d’illustrations saisissantes qui épousent avec une infinie douceur l’énergie de la petite Maya. Offrant un style semblable à celui de Quentin Blake, Magerl traduit toute la spontanéité de l’enfance grâce à une abondance de détails et à ladiversité des angles qui créent le mouvement nécessaire à cette traversée vécue par les deux protagonistes. Vivifiant, tendre et attachant.

 
Illustration: D'eux L’histoire tendre imaginée par Caroline Magerl et traduite par Christiane Duchesne dans «Maya & Mine» met en scène la beauté et la sensibilité de l’enfance.

La force du nombre

Jacob est forcé de passer une semaine chez son impétueuse cousine Mimi. N’ayant d’abord que très peu d’atomes crochus, les enfants, aidés d’une bande de chiens errants doués de paroles, se rapprochent rapidement lorsqu’ils voient un promoteur débarquer en plein cœur de la ville pour y faire pousser un gratte-ciel. Histoire imaginée d’abord par Luize Pastore, puis mise à l’écran par Edmunds Jansons, Jacob, Mimi et les chiens parlants est, pour sa part, une bande dessinée adaptée du film par la Lettonne Sanita Muizniece.

Le propos de l’autrice insiste sur les concepts de solidarité, de complicité et d’harmonie, valorisant la force du nombre tout en soulignant, plus subtilement, le respect de l’environnement. Des thèmes universels et intemporels. Le dessin de l’illustratrice Elina Braslina — qui signait aussi les illustrations du film — assure quant à lui un équilibre entre la candeur des enfants et l’agitation de la ville. Plusieurs plans épousent le récit fait de nombreux rebondissements, le tout sur un fond de couleurs chaudes qui illuminent l’ensemble. Ce jeu d’ombre et de lumière appuie d’ailleurs l’espoir et la force de caractère des personnages déjà bien cadrés par l’autrice.

Jouer avec le destin

Dans un avenir rapproché, les humains sont munis d’une Fonction leur permettant d’annuler une minute de leur vie, un moment d’éternité accordé pour rejouer leur avenir. Une fois utilisée, par contre, la Fonction disparaît et redonne à l’homme sa simple nature de mortel. Nicolas, jeune téméraire protégé par sa Fonction, devient ainsi une star des réseaux sociaux, jouant de cascades toujours plus dangereuses. Jusqu’au jour où un de ses tours l’oblige à utiliser son pouvoir.

Florence, au contraire, se bat contre cette Fonction, assurant qu’elle annihile toute spontanéité et souhaite ainsi que tous s’en affranchissent, car « c’est la seule vraie liberté ! » dit-elle. Après À une minute près, paru en 2019, André Marois récidive avec Trois minutes de plus, une suite enlevante et intensément prenante. Alternant la narration entre celle de Nicolas et celle de Florence, le récit permet de saisir toute la complexité de cette Fonction et suscite des questions éthiques profondes. D’un côté, elle permet d’assurer une seconde chance, de l’autre, elle programme les individus à ne penser qu’à elle, devenant « des robots sans aucune intelligence artificielle ».

L’écriture fluide et naturelle de Marois contribue à la richesse de ce roman. Son style assumé et maîtrisé met en présence des personnages entiers, crédibles et portés par des ambitions, des craintes et des espoirs qui font d’eux, au final, de véritables humains. Fameux.

 

Maurice la saucisse est en formes | ★★★★ | Camille Pomerlo, La Bagnole, 2021, 24 pages. 18 mois et plus. // Maya & Mine | ★★★★ ​1/2 | Caroline Magerl, traduit par Christiane Duchesne, D’eux, Sherbrooke, 2021, 32 pages. Trois ans et plus. /// Jacob, Mimi et les chiens parlants | ★★★ ​1/2 | Sanita Muizniece et Elina Braslina, traduit du letton par Nicolas Auzanneau, La Pastèque, Montréal, 2021, 64 pages. Huit ans et plus. //// Trois minutes de plus | ★★★★ | André Marois, Leméac, Montréal, 2021, 144 pages. 12 ans et plus.

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