Édition - Olivier Cohen, enfant adoptif du Seuil

Ce grand connaisseur de la littérature américaine devient le «directeur de l'édition» de la maison de la rue Jacob à un moment critique. Sans revendiquer tout l'héritage, mais avec respect.

Depuis le 18 juin, «c'est le jour le plus long tous les jours» pour Olivier Cohen, nommé directeur de l'édition au Seuil, après la tempête provoquée par le départ du p.-d.g. de la maison, Claude Cherki. À la tête de sa petite mais prestigieuse filiale, les Éditions de l'Olivier, il venait de terminer une tournée des libraires français pour présenter sa quatorzième rentrée littéraire. Il a été intronisé, peu après, lors de la grand-messe de rentrée du Seuil, devant ces mêmes libraires, si déboussolés depuis la vente au groupe La Martinière de la maison qu'ils considéraient comme leur porte-drapeau. Il est là pour rassurer; mais aussi pour faire changer les choses, dans une maison traumatisée qui a conscience qu'elle doit évoluer.

Du Seuil, il se revendique comme «un enfant adoptif». L'ancien normalien, élève de Jean-Toussaint Desanti qui l'a orienté vers la philosophie des sciences et d'Althusser — qu'il admirait comme professeur mais dont il rejetait le dogmatisme —, a conservé un grand respect pour les maîtres à penser des sciences humaines. Ils sont pour lui la marque de fabrique du Seuil. Mais il ne se sent pas nécessairement dépositaire de l'héritage catholique de gauche de la maison. Ce n'est pas son histoire, ni sa culture à lui, l'ancien soixante-huitard anar qui a fait ses classes dans l'édition dans la pétaudière du Sagittaire — l'éditeur français de Charles Bukowski — avec Gérard Guégan et Raphaël Sorin, au milieu des années 1970. Il ne se sent pas l'âme d'un donneur de leçons: «Je n'ai pas vocation à faire la morale. Les professeurs de morale sont souvent des gens qui ont quelque chose à se reprocher.»

Le jour le plus long... Son grand-père adoptif a fait le Débarquement. Pour lui, cet aïeul, Reinhold Ernst Kern, venait de l'Ouest. «Il avait beaucoup de prestance, de grands costumes croisés flottants. Je pensais que tous les gaullistes étaient comme lui. Il roulait à fond la caisse dans une traction avant bleue. C'était un médecin très cultivé.» Il venait pourtant de l'Est, de Czernowitz exactement, ville ballottée au cours de l'histoire, entre l'Empire austro-hongrois, la Roumanie, l'URSS et l'Ukraine. C'est aussi la ville du poète Paul Celan et celle de Gregor von Rezzori et d'Aharon Appelfeld, deux auteurs de L'Olivier. «Mes grands-parents ne voulaient pas quitter Vienne. Ils ont confié ma mère à Reinhold Ernst Kern. Et il l'a emmenée en France, où elle a été cachée au Chambon-sur-Lignon, avant de l'adopter. Ses parents n'ont pas survécu. Mon père appartenait à une famille séfarade d'Oran. Mon grand-père paternel était producteur de cinéma. Il avait produit Tempête sur Paris avec Eric von Stroheim. Pendant la guerre, ils se sont cachés à Juan-les-Pins, avec d'autres familles juives appartenant au monde du cinéma. Ils étaient aidés par les frères Prévert. Pour moi, deux des hauts lieux de la Résistance sont Le Chambon-sur-Lignon et Juan-les-Pins.» Il se souvient d'un oncle «qui avait le style américain et qui buvait du jus d'orange en boîte avec une image de filles qui faisaient du surf».

C'est avec ces images de la Libération qu'il s'est tourné vers l'Amérique et sa littérature, de Faulkner à Bob Dylan. Plus tard, Raymond Carver, Richard Ford, E. L. Doctorow, Robert Stone, Jonathan Franzen ou Jay McInerney constitueront, avec d'autres écrivains anglophones de Grande-Bretagne, du Canada ou d'ailleurs (Will Self, Robertson Davies, Michael Ondaatje et d'autres), le socle du catalogue de L'Olivier. Ils accompagnent toute cette génération d'auteurs français souvent venus du catalogue de sa compagne, Geneviève Brisac, directrice littéraire à L'École des loisirs: Marie Desplechin, Agnès Desarthe, Christophe Honoré ou Guillaume Le Touze: «J'ai compris qu'il se passait quelque chose dans le roman français au cours des années 1990, avec une génération déshinibée qui sortait d'une période où l'on considérait que raconter une histoire c'était vulgaire.»

«Redonner de l'identité»

Il lui a fallu du temps pour revenir vers cette autre Europe qui était l'origine d'une partie de sa famille. «J'entendais parler du rideau de fer dans les conversations familiales. J'avais un sentiment très fort, presque concret, de cette Europe coupée en deux.» Aujourd'hui, il publie des Russes. Mais l'un des auteurs les plus importants de la rentrée de L'Olivier sera Aharon Appelfeld, aujourd'hui Israélien, admiré par Philip Roth, avec deux titres: Histoire d'une vie et L'Amour, soudain. C'est un retour à Czernowitz, une façon de boucler la boucle, de donner tout son sens à la maison qu'il a créée en 1990 sur une idée de Claude Cherki. Que ces publications soient celles de sa dernière rentrée littéraire en tant que directeur de L'Olivier, cela tombe bien: à bientôt 55 ans (il ne les fait pas), il avait envie de franchir un seuil.

L'apprenti éditeur du Sagittaire a fait du chemin. «C'était un laboratoire du savant Cosinus de la contre-culture. J'avais le niveau d'un stagiaire. Je voulais apprendre à tout faire. J'ai compris que pour être éditeur de littérature, il n'y avait pas besoin de grosse structure. Il faut de l'imagination, de la curiosité et de l'énergie. Mais c'est après que je suis devenu éditeur.» À la fin du Sagittaire, il reste dans le groupe Hachette pour travailler aux Éditions Mazarine, avec Claude Durand, puis Jean-Étienne Cohen-Seat. C'est là qu'il rencontre quelques-uns de ses principaux auteurs, qui l'ont parfois suivi de maison en maison. Après un bref passage chez Payot-Rivages, il fonde L'Olivier en association avec Le Seuil. En 1993, la maison est rachetée et il devient conseiller éditorial du Seuil. Cela ne dure pas: «C'était un malentendu. J'ai cru que j'étais directeur éditorial. J'ai fait des erreurs. Paradoxalement, si je n'avais pas fait ça, je crois que je ne serais pas devenu directeur éditorial aujourd'hui.»

À la tête de L'Olivier, il a démontré ses talents d'éditeur, avec le goût des livres et des auteurs. Il a su dénicher les bons auteurs américains et les souffler à ses concurrents, auprès des éditeurs et des agents qu'il connaît de longue date. Et il sait séduire les journalistes, préparer leurs rencontres avec ses auteurs. Il s'est abstenu de critiques violentes du système des prix littéraires, ce qui a bénéficié à sa maison. Au Seuil, il veut «redonner de l'identité», réduire le nombre de réunions et la production. À L'Olivier, il avait l'habitude de travailler seul. Il a envie de changer de dimension. «Quand on gère une équipe, il faut savoir faire des passes décisives, plutôt que marquer des buts. Mais les numéros 10 marquent aussi des buts.»