«Chez les sublimés»: lignes de faille

L'écrivain Jean-Philippe Martel
Photo: Julien Faugère L'écrivain Jean-Philippe Martel

Thomas DiMeola, 33 ans, occupe un poste de conseiller pédagogique au Collège de Sherbrooke, après y avoir enseigné le français et la littérature pendant un court trimestre, dans la foulée du Printemps érable. Il y fait surtout semblant de travailler et respire l’air du temps sur les réseaux sociaux à la seconde où son patron a le dos tourné.

De retour chez lui après ces journées de travail éprouvantes, plutôt que de relire Proust ou David Foster Wallace, ce docteur en littérature aquoiboniste s’immerge dans un jeu vidéo de stratégie en ligne sur la Première Guerre mondiale.

Un soir de l’automne 2013, un ami d’enfance et d’université un peu perdu de vue frappe à sa porte et lui demande d’héberger son jeune frère, Emmanuel, dont l’appartement de Terrebonne vient de passer au feu.

Les lecteurs du premier roman de Jean-Philippe Martel, Comme des sentinelles (La Mèche, 2012), se rappelleront peut-être que le protagoniste, Vincent Sylvestre, trentenaire velléitaire, y était chargé de cours en littérature à l’Université de Sherbrooke. Son cynisme a monté d’un cran : alors que fait rage le débat sur la Charte des valeurs, le voilà recyclé en attaché politique.

Où sont passées ces « années molles » à communierà la musique grunge et aux séances VHS de Trainspotting ? Toutes ces années à étudier la littérature ? L’art peut-il encore être cette chose permettant de « sublimer » la finitude et la banalité de l’existence ? Ce sont quelques-uns des questionnements qui traversent et qui structurent Chez les sublimés, le second roman échevelé de Jean-Philippe Martel.

Mesurant avec un mélange d’effroi et de résignation ce qu’ils sont en train de se perdre — livres imprimés, musique composée et interprétée avec de vrais instruments —, les personnages y sont surtout sublimés par leur nostalgie de la fin du XXe siècle, « avant que l’offre culturelle explose », à l’époque où des dizaines d’activités culturelles « avaient encore un sens qu’elles ont aujourd’hui perdu ».

Obsédé jusqu’à l’angoisse par ses origines, même lointaines, Emmanuel avait accumulé jusqu’au plafond des objets qui lui rappelaient son enfance et ses origines — traces d’ancêtres scalpés ou dépossédés, d’un Mozart assassiné, de chair à canon, d’un oncle suicidé. Mais le feu a tout détruit. Et comme si toute mémoire ne tenait désormais plus qu’aux objets et aux traces de consommation, il semble lui-même être anéanti : « Il reste absolument rien de ma vie d’avant »

L’un ou l’autre, ils portent la marque de puissants atavismes qui minent tout ce qu’ils entreprennent, interprètes d’un art ancien de la défaite qui n’est pas sans faire penser à celui d’un Maxime Raymond Bock — que l’auteur salue dans ses remerciements —, veiné d’accents naturalistes et de romantisme déçu façon Houellebecq.

À bout de souffle, Emmanuel sait que les carottes sont cuites : ils sont tous les trois devenus les adultes qu’ils devaient devenir. « Il nous reste peut-être du temps à vivre, dix jours ou cinquante ans, mais on fera pas grand-chose d’autre que d’ajouter des couches à un dessin fini. » Chacun des personnages a le sentiment de s’engouffrer sans retour dans une ligne de faille, tous acculés à un cynisme qui les pousse à saboter de l’intérieur un système auquel ils ne croient plus. Ont-ils tort ? Ont-ils raison ?

Les preuves s’accumulent pourtant. La précarité des diplômés universitaires, la puissance de cette machine à broyer qu’est pour plusieurs le monde du travail, l’aliénation d’une existence où famille et banlieue se conjuguent trop souvent avec le verbe avoir. L’amertume et les désillusions qu’ils éprouvent envers l’art et la littérature, qui ne parviennent plus à nourrir ni le corps ni l’âme. Parfois mordant, Jean-Philippe Martel livre au passage une satire noire du monde de l’enseignement collégial — il enseigne depuis 2012 au collège Montmorency, à Laval.

Un roman sombre et bavard, dont les trop nombreux pas de côté et le souffle syncopé atténuent malheureusement la force de frappe.

Chez les sublimés

★★★

Jean-Philippe Martel, Boréal, Montréal, 2021, 376 pages