Quitter son il

«C’est un bel accouchement, confie Gabrielle Boulianne-Tremblay. J’aime comparer ça à une gestation. Je n’ai pas d’utérus, mais des projets comme ça, c’est comme mes petits enfants. Et là, je sens que mon enfant est assez grand pour vivre sa vie. Ce roman a été en gestation pendant 15 ans, donc j’avais 15 ans quand j’ai commencé à l’écrire, littéralement la moitié de ma vie.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «C’est un bel accouchement, confie Gabrielle Boulianne-Tremblay. J’aime comparer ça à une gestation. Je n’ai pas d’utérus, mais des projets comme ça, c’est comme mes petits enfants. Et là, je sens que mon enfant est assez grand pour vivre sa vie. Ce roman a été en gestation pendant 15 ans, donc j’avais 15 ans quand j’ai commencé à l’écrire, littéralement la moitié de ma vie.»

À quelques jours de lancer La fille d’elle-même, premier roman d’autofiction francophone écrit par une femme trans au Québec, Gabrielle Boulianne-Tremblay, actrice (Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, de Mathieu Denis et Simon Lavoie, 2016) et poète (Les secrets de l’origami, Del Busso, 2018), se sent fébrile.

« C’est un bel accouchement, confie-t-elle au téléphone. J’aime comparer ça à une gestation. Je n’ai pas d’utérus, mais des projets comme ça, c’est comme mes petits enfants. Et là, je sens que mon enfant est assez grand pour vivre sa vie. Ce roman a été en gestation pendant 15 ans, donc j’avais 15 ans quand j’ai commencé à l’écrire, littéralement la moitié de ma vie. Avec le temps, je me disais que mon écriture n’était pas assez mûre, que je n’avais pas assez vécu de choses. À l’époque, je ne savais pas que j’étais une femme trans. C’est depuis deux ans qu’un travail intensif s’est fait aux éditions Marchand de feuilles, avec Mélanie Vincelette et Jade Bérubé — je trouvais important d’avoir deux points de vue féminins sur mon parcours de vie. »

Traçant le parcours d’une fille que tous prennent pour un garçon, La fille d’elle-même ne se présente pas comme un récit d’apprentissage linéaire, plutôt comme un roman ponctué d’extraits du journal de la narratrice et de poèmes. La native de Saint-Siméon ayant vécu en harmonie avec la nature se permet même quelques accents de réalisme magique, offrant à son personnage une forêt enchanteresse où se réfugier.

« C’est parce qu’on est des humains complexes et que la vie n’est pas linéaire que ma façon de raconter cette vie-là est polymorphe. Je voulais qu’on voie cette dimension-là, cette dimension politique, cette dimension poétique, cette dimension anatomique dans la différence du corps. Dans ma vision, c’est une forme queer, parce que je fais partie de la communauté queer, qui est en dehors des standards littéraires. Je trouvais que ça ajoutait du dynamisme à ce récit de vie pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas la réalité trans. »

Avant de plonger de plain-pied dans l’histoire, l’autrice livre avec force un poème-harangue où elle rappelle les humiliations, les injustices et les violences dont sont victimes les personnes trans et réclame pour elles amour, respect et compréhension.

« Au début, c’est comme si je disais “assoyons-nous ensemble, je vais vous raconter une histoire”. C’est un roman qui est très près de moi. Le pari de l’autofiction, qui me rejoint beaucoup, c’est quelque chose de super extatique, mais aussi de dangereux au moment de replonger dans des choses qui sont arrivées. Ç’a vraiment été un défi pour moi de jongler avec l’autofiction parce que j’admire beaucoup d’autrices qui en font, comme Nelly Arcan et Annie Ernaux. »

Gabrielle Boulianne-Tremblay souligne d’ailleurs que des éléments de cette autobiographique fictionnelle sont pure invention et qu’elle a discuté de son projet avec sa famille et l’homme avec qui elle a partagé huit ans de sa vie.

« Je sais que ce n’est pas la majorité des personnes trans qui ont la chance comme moi d’avoir une cellule familiale aimante et collaborative. C’est un engagement que j’avais pris pour sensibiliser les gens sur cette réalité-là, de montrer ce qui se passerait si une petite fille d’une famille dysfonctionnelle, qui n’a pas les ressources pour savoir qu’elle est trans, évoluait dans un milieu où elle doit se reconstruire par elle-même. »

Le poids du regard

Que l’on connaisse ou non Gabrielle Boulianne-Tremblay, que l’on sache ou non ce qu’elle raconte dans son premier roman, ce qui surprend d’emblée dans La fille d’elle-même, c’est le choc que subit chaque fois la jeune narratrice lorsque son entourage lui renvoie l’image d’un garçon, bafoue sa féminité.

« Toute petite, je me suis sentie féminine, se rappelle l’autrice. Ce que je voulais faire dans le roman, c’était de montrer l’inconfort qu’on a quand on se fait toujours ramener à ce qu’onn’est pas. »

Le décalage entre ce que la fillette vit de l’intérieur et le regard extérieur ira en s’amplifiant alors qu’elle entrera dans la puberté. De la honte, elle passera alors à la haine d’elle-même en découvrant son reflet dans le miroir.

« C’est à ce moment-là que la masculinisation du corps provoque en elle une espèce de fissure mentale très inconfortable. On peut appeler ça de la transphobie internalisée, mais elle ne sait pas encore qu’elle est trans. »

D’une écriture charnelle, sensuelle et cinématographique, La fille d’elle-même nous plonge dans des zones parfois obscures et douloureuses, les deuils y étant nombreux : celui du fils, du petit frère, du meilleur ami, de l’amant et de l’homme qu’elle a été à son corps défendant. Et même lorsque la narratrice s’approche de la lumière, elle ne peut s’empêcher de rappeler à la mémoire les personnes trans, surtout des femmes, assassinées.

« Il faut toujours avoir en arrière-pensée ces personnes-là qu’on voit trop peu dans les médias. Au Québec, on ne voit pas beaucoup de cette violence-là, mais elle existe. Je devais parler de cette violence inouïe. C’était un engagement que j’avais envers ma communauté, envers mes sœurs et frères trans disparus. Ces gens-là disparaissent dans l’anonymat, sont victimes de transphobie, d’un système injuste. Aux États-Unis, 80 % de la population ne connaît pas de personnes trans. L’ignorance engendre la peur et la violence, alors de faire connaître quelqu’un qui est trans à travers ce roman-là, qui ne s’adresse pas juste à la communauté LGBT, c’est une façon de sensibiliser à la réalité trans. »

Si elle constate d’elle-même que la société a évolué dans les dernières années, la romancière reconnaît cependant qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.

« La fille d’elle-même se veut une espèce de drapeau blanc pour dire qu’il faut cesser la violence, qu’on est des êtres humains comme tout le monde, qu’on a des émotions comme tout le monde, qu’on vit des expériences et des déceptions amoureuses comme tout le monde. Et qu’avant d’être des personnes trans, on est des êtres humains », conclut Gabrielle Boulianne-Tremblay.

 

La fille d’elle-même 

Gabrielle Boulianne-Tremblay, Marchand de feuilles, Montréal, 2021, 338 pages. En librairie le 25 février.