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Quand la mémoire fait des siennes

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Il y a tout juste deux ans, Niko Tackian publiait AvalancheHôtel,une sorte d’ovni littéraire flottant au-dessus des sentiers de haute montagne tout autant que parmi les méandres de la mémoire. On en ressortait avec l’impression trouble d’avoir navigué avec l’auteur dans des territoires inconnus et imprévisibles définis par un flou et une fragilité de tous les instants. Solitudes, qu’il nous propose maintenant, se déroule dans un registre similaire.

Ici aussi, la mémoire perdue joue un rôle primordial : le personnage central, le garde forestier Élie Martins, a survécu à une balle en plein front qui a bousillé ses souvenirs. On leretrouve en plein hiver, plusieurs années après la mésaventure, dans le fabuleux paysage des hauts plateaux du Vercors à la poursuite d’un loup qui décime les élevages lorsque la tempête se lève soudain. Voilà, tout est réuni : lorsque Niko Tackian travaille avec ces deux éléments — la mémoire, la montagne —, il est capable du meilleur…

D’autant plus que ce n’est pas un loup qu’Élie trouve sur les hauts plateaux enneigés, mais plutôt le corps d’une femme nue suspendue à un arbre. Tout là-haut, au milieu de la tempête, il remarque aussi une étrangeinscription en grec ancien — qu’il connaît trop bien ! — gravée au couteau sur son dos : vérité. La lieutenante Nina Mellinsky est chargée de l’enquête et tout de suite, elle devine qu’un lien particulier relie le garde forestier à la femme assassinée.

Mais ce n’est que le début. Avec elle, on plongera dans une nébuleuse affaire où les cadavres mutilés se multiplient dans la montagne, comme si le tueur s’inspirait de la férocité des éléments. La quête méticuleuse de la policière l’amènera à mettre au jour une terrible histoire de vengeance… dont on ne vous dira rien de plus.

L’intrigue est complexe à souhait, labyrinthique même, pleine de détours ramenant à un événement crucial qui ne se dévoilera qu’une mince lueur à la fois. Les personnages sont solides et certains d’entre eux sont littéralement fascinants, comme ce berger de haute montagne aveugle ou encore cet enfant des cités reconverti en Mohawk (vous saviez, vous, que Saint-Agnan-en-Vercors était jumelé à Pointe-Lebel au Québec ?). Mais il y a surtout que le lecteur sera séduit tout au long par des paysages à couper le souffle admirablement rendus par une écriture inspirée. Et vive la montagne !

Mémoire longue

Ian Rankin est une valeur aussi sûre que peut l’être une croustille de maïs pour une salsa épicée un jour de Superbowl. Depuis des siècles et des siècles, amen, et après des centaines de romans et des milliers d’enquêtes, son John Rebus est retraité depuis longtemps et toujours aussi increvable, même atteint d’une MPOC (maladie pulmonaire obstructive chronique). Dans ce Chant des ténèbres, on le retrouve même tout au nord de l’Écosse, sous les rafales glaciales, près des falaises de Loch Naver. C’est sa fille Samantha qui habite ce pays perdu… et le voilà près d’elle parce que son mari, Keith, est disparu depuis des jours déjà.

Fugue ? Désertion ? Rebus fera le tour des environs en se liant avec les « locaux » et mettra peu de temps pour découvrir le cadavre du disparu dans les ruines d’une ancienne prison militaire. L’affaire n’est pourtant pas simple. D’autant plus qu’elle semble liée à une autre menée par son ancienne collègue Siobahn Clarke à Édimbourg : l’inspectrice enquête sur l’assassinat d’un jeune prince héritier saoudien tué sauvagement à l’arme blanche.

Le lien entre les deux affaires est le lieu bien physique de cet ancien camp pour prisonniers de guerre où a été découvert Keith ; il est situé sur un terrain que des promoteurs veulent « mettre en valeur »… en faisant appel à de riches investisseurs étrangers. Rebus incite Siobhan à creuser cette piste puisqu’il sait que les flics du coin soupçonnent sa fille, dont les relations avec le disparu étaient tendues.

Son enquête sur place l’amènera à découvrir une faune étonnante de personnages rassemblés, eux aussi, par ce qui s’est passé jadis dans et autour du fameux camp 1033, qui était devenu l’obsession de Keith. Il découvrira, entre autres, que plusieurs anciens prisonniers se sont installés dans le pays après la guerre… et qu’on a la mémoire plutôt longue dans le coin.

Dans ce récit haletant porté par une écriture fouillée, Rankin creuse l’intrigue en insistant sur la difficile relation que Rebus entretient avec sa fille Samantha. Il nous fait aussi rencontrer des personnages meurtris par le temps et par le silence qui, ce n’est pas étonnant, sont aussi marqués que le paysage qui les entoure. Détail non négligeable, la traduction rend tout cela avec une infinité de nuances.

Délit d’initié

Le pouvoir de Daech (ou groupe armé État islamique) s’est considérablement atténué depuis la chute de Raqqa ; l’histoire que raconte Pascal Canfin dans Le banquier de Daech se situe d’ailleurs à quelques jours de la chute de la ville aux mains des forces kurdes appuyées, alors, par les Américains. Mais pour les Occidentaux, Daech est toujours synonyme de l’action terroriste radicale la plus sanglante. Aussi, lorsque Thomas reçoit une lettre mystérieuse offrant de lui donner des indices sur le financement occulte de Daech, il fonce chez son rédacteur en chef…

Son journal décide de jouer le jeu après que Thomas a vérifié, à Londres, l’authenticité des premiers renseignements reçus. Mais le journaliste s’interroge : pourquoi lui ? Dans quoi risque-t-il de se retrouver ? Et surtout : quel sera le prix à payer pour assister à l’opération et en témoigner par la suite ? Son enquête se déroulera à un rythme effréné sur une période d’à peine une semaine entre Paris, Londres et Beyrouth. La piste sera facile à suivre puisque tout repose en fait sur un délit d’initié qui permettra à Daech d’empocher en quelques heures 100 millions de dollars américains, et à son banquier une rondelette commission de 16 %.

Tout cela est tellement crédible et concret que Thomas ne se rendra compte qu’à la toute fin de l’horrible rôle qu’il a joué dans cette histoire. On ne vous en dira pas plus. L’intrigue est captivante et les rouages de l’opération s’inspirent effectivement de ce que l’on sait maintenant sur l’origine du financement du groupe terroriste. Certains passages de l’intrigue sont même particulièrement techniques et font référence à ce que l’on pourrait appeler les « hautes voltiges créatives » de l’industrie financière.

Cette histoire abracadabrante est portée par une écriture vive dessinant une intrigue complexe, crédible et parfois même touchante. Thomas, le journaliste, et Nourad, le banquier de Daech du titre, occupent presque tout l’espace, mais en filigrane, l’histoire met aussi en scène quelques rares personnages fort bien dessinés pour la plupart. Malgré quelques tics d’écriture un peu lassants (reliés surtout à des playlists), tout cela est fort bien mené et on se laissera bien vite prendre par l’action.

N’empêche qu’il manque à cette histoire mettant Daech en scène cet âcre parfum d’authenticité que Martin Michaud — dans une autre vie où Victor Lessard n’existait pas — avait parfaitement réussi à traduire dans Quand j’étais Théodore Seaborn…

 

Solitudes | ★★★ ​1/2 | Niko Tackian, Calmann-Lévy « Noir », Paris, 2021, 324 pages // Le chant des ténèbres | ★★★ ​1/2 | Ian Rankin, traduit de l’anglais par Fabienne Gondrand, Éditions du Masque, Paris, 2021, 400 pages /// Le banquier de Daech | ★★★ | Pascal Canfin, Éditions de l’Aube « Aube noire », La Tour d’Aigues, 2020, 213 pages