Esther Laforce, la violence en face

Comme sa narratrice, Esther Laforce est elle aussi visiblement bouleversée par les récits qui ont forgé sa mémoire et sa compréhension du génocide des juifs.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Comme sa narratrice, Esther Laforce est elle aussi visiblement bouleversée par les récits qui ont forgé sa mémoire et sa compréhension du génocide des juifs.

Avec Malina, l’écrivaine autrichienne Ingeborg Bachmann a offert au monde l’une des œuvres les plus énigmatiques et bouleversantes sur l’enfer, celui d’après le nazisme, d’après les camps de concentration. Le roman, publié en 1971, met en scène une femme sans nom et les trois hommes de sa vie : l’amant, le mari et le père, trois figures autour desquelles se dégage une tension insoutenable, une inéluctable destruction qui mènera la narratrice à se décomposer, à perdre des parties d’elle-même, jusqu’à se dissoudre dans la fissure d’un mur de sa cuisine.

On se transporte plus de 50 ans plus tard, dans le Montréal d’aujourd’hui. Au bout du fil, l’autrice Esther Laforce peine à mettre les mots sur l’effet qu’a eu sur elle cette œuvre indescriptible ; l’étincelle qui a donné naissance à son second roman, Tombée. « Sans vouloir écrire une suite au roman de Bachmann, je me suis demandé ce que ce serait, aujourd’hui, de faire parler une femme coincée dans cette fissure, dans cette faille. Je me suis laissé transporter par les thèmes de la violence de l’après-guerre, de la violence faite aux femmes, de cette haine qui semble perpétuelle. J’ai tenté de les transposer dans une situation plus contemporaine, plus près de mon expérience personnelle. »

À quelques pas du carré Saint-Louis, une femme se retrouve coincée sous les débris à la suite d’un tremblement de terre. Pour garder conscience, pour s’accrocher à la vie, elle adresse un long monologue à son fils, lui raconte sa vie, paisible, sécuritaire, mais toujours hantée par les cauchemars, les souvenirs et les impressions que lui ont laissé certains témoignages de l’Holocauste.

La mémoire pour contrer l’indifférence

Comme sa narratrice, Esther Laforce est elle aussi visiblement bouleversée par les récits qui ont forgé sa mémoire et sa compréhension du génocide des juifs. À plusieurs reprises au cours de notre entretien, elle est forcée de faire une pause, la voix étranglée par l’émotion au souvenir de la violence et des injustices portées par ces voix qui la hantent, qui transforment sa vision du monde.

La différence entre les violences et les changements climatiques, c’est que, de façon générale, toute l’humanité va pâtir de ces derniers et des catastrophes qui en découleront. À Montréal, du moins dans ma position privilégiée, la violence est toujours un peu celle des autres.

 

Elle se confond en excuses. « Il y a quelque chose qui me dépasse dans cette émotion qui apparaît aussi rapidement. J’essaie de ne pas trop la rationaliser, de la déployer et de la laisser être. Pour moi, c’est undevoir de connaître ces réalités et de ne pas en détourner le regard, même si elles créent de l’inconfort ou de la tristesse. Ne serait-ce que pour contrer l’indifférence. »

Car devant la surabondance d’images et d’informations qui bombardent au quotidien nos fils d’actualité, la frontière entre empathie et indifférence est fragile comme le verre. Sans compter qu’il pourrait sembler vain d’essayer de comprendre réellement ce qu’ont vécu les victimes des camps de concentration, des guerres et des génocides ethniques.

Choisir de voir

C’est pour sonder cet espace qui se forge inévitablement entre l’expérience vécue et celle reçue par le sujet regardant qu’Esther Laforce publie, parallèlement à son roman, l’essai Occuper les distances. À travers les écrits d’essayistes et de penseurs, parmi lesquels Susan Sontag, Sara Ahmed et Georges Didi-Huberman, elle pose la question : les mots et les images ont-ils le pouvoir de changer notre perception du monde, de nous permettre d’appréhender l’avenir autrement ?

« Je pense qu’il y a une valeur àregarder et à lire ces témoignages, à choisir d’y être sensible. Seulement dans ce contexte peuvent-ils devenir moteurs d’action. Même si cette action est modeste et dépend des moyens de chacun et de la place qu’il occupe dans la société, c’est un pas vers l’ouverture à l’autre et un pas vers l’espoir. »

Cette position n’est pas sans rappeler celle devant laquelle nous pose notre inaction collective quant aux changements climatiques et à la crise environnementale : un mélange de colère et d’impuissance, d’inéluctabilité et de difficulté à se projeter dans l’avenir.

« La différence entre les violences et les changements climatiques, c’est que, de façon générale, toute l’humanité va pâtir de ces derniers et des catastrophes qui en découleront. À Montréal, du moins dans ma position privilégiée, la violence est toujours un peu celle des autres. Il est facile de penser qu’elle ne nous atteindra jamais. Avec mon essai, j’essaie de démontrer que ces privilèges ne devraient pas invisibiliser les liens qui nous rattachent aux autres. D’autant plus que le réchauffement de la planète risque d’exacerber les guerres et l’intolérance. Il faut à tout prix rester attentifs. »

En dépit de cette grande fatigue, de cette « guerre éternelle », de cette lutte de pouvoirs qui efface les noms des femmes, des minorités et des plus démunis, Esther Laforce a choisi, comme la narratrice de son roman, de donner la vie, d’offrir le monde, avec tout ce qu’il comporte d’injustices, de souffrances, d’angoisses… de beauté aussi. Une lueur d’espoir résisterait-elle donc ?

À la mention de son fils, l’écrivaine peine encore une fois à réprimer ses larmes. « Quand je suis devenue mère, cette conscience de tout ce qui allait mal dans le monde est devenue plus aiguë. Le sentiment de désastre imminent qui m’habitait me renvoyait constamment à l’expérience historique des catastrophes. Comment continuer à choisir la vie ? L’amour est certainement une piste vers la paix. Je crois beaucoup au mouvement féministe, qui m’émeut par sa capacité à penser une non-violence du monde, à se battre pour un changement dans les relations de pouvoir. » Ne gagnerait-on pas tous à imaginer l’avenir comme le ferait une mère ?

Occuper les distances

Esther Laforce, Leméac, Montréal, 2021, 120 pages