«L’anomalie», ce best-seller anormal

Hervé Le Tellier, à 63 ans, avait plus de 20 titres derrière lui, tout en restant méconnu du grand public.
Photo: Thomas Samson Agence France-Presse Hervé Le Tellier, à 63 ans, avait plus de 20 titres derrière lui, tout en restant méconnu du grand public.

Accéder au panthéon des Goncourt les plus vendus n’était pas dans les plans du romancier français Hervé Le Tellier, auteur de L’anomalie, ni même des éditions Gallimard, qui, malgré leur expérience, n’avaient pas anticipé ce succès. « Ce n’était pas tout à fait un succès obligatoire, prévu, indispensable. Il n’y a pas de recette : je ne m’y attendais pas du tout moi-même », dit à l’AFP Hervé Le Tellier, qui a reçu en 2020 la prestigieuse distinction littéraire française.

Quelque 633 000 exemplaires du roman ont été écoulés, selon l’institut GfK, ce qui a permis de dépasser, à la deuxième place, Les Bienveillantes de Jonathan Littell, Goncourt 2006 et autre titre de Gallimard.

À la première place, L’amant de Marguerite Duras (Goncourt 1984) atteint 1,63 million d’exemplaires, d’après les éditions de Minuit. Ce sont là les titres pour lesquels existent des chiffres fiables, les uns parce qu’ils datent d’une époque où le secteur de l’édition française s’est doté d’outils de mesure précis, et l’autre parce qu’il n’a connu qu’un seul éditeur et un seul format.

À proprement parler, Les Bienveillantes ou Chanson douce de Leïla Slimani, Goncourt 2016, comptent plus d’exemplaires vendus, en incluant l’édition poche (Folio). Gallimard souligne toutefois que L’anomalie est un plus grand succès au sein de sa collection Blanche.

Il existe aussi d’autres romans primés au XXe siècle qui se sont mieux vendus, sans qu’on sache à quel point, entre la démultiplication des éditions et l’inconnue des stocks d’invendus.

Chiffres invérifiables

La condition humaine d’André Malraux, Goncourt 1933, passe pour le champion toutes catégories : on parle de quatre millions d’exemplaires, ce que Gallimard ne peut ni confirmer ni infirmer.

Combien d’exemplaires du Goncourt 1919 de Marcel Proust À l’ombre des jeunes filles en fleurs ? Personne ne sait. Et pour Les noces barbares de Yann Queffélec, énorme succès de France Loisirs ? Le chiffre de deux millions a parfois été avancé.

Pour L’épervier de Maheux (éditions Pauvert), Goncourt 1972, un autre éditeur de Jean Carrière, l’auteur parlait en 1987 de 1,7 million d’exemplaires, soit probablement 2 millions aujourd’hui. Invérifiable.

Point commun entre ce dernier best-seller et L’anomalie : un lancement discret, puis un emballement progressif. Carrière, qui n’avait publié auparavant qu’un seul roman, aux ventes très modestes, avait vu le succès lui tomber dessus sans prévenir. Hervé Le Tellier, à 63 ans, avait plus de 20 titres derrière lui, tout en restant méconnu du grand public.

Il n’a aucunement bénéficié du plan médias qui avait porté L’amant, attendu comme l’une des œuvres les plus importantes d’une romancière de légende, ou Les Bienveillantes, présenté par Gallimard aux journalistes comme l’événement éditorial de la décennie.

« Alignement de planètes »

« Le premier tirage a été de 12 500 exemplaires, ce qui est peu, mais la demande a été immédiate. Très vite il a fallu réimprimer : le bouche-à-oreille était très bon. Ensuite, être sur la liste de plusieurs prix, ç’a éveillé l’attention chez les libraires et les journalistes, avec des critiques tombées assez tardivement », se souvient Hervé Le Tellier.

D’après Alice Breniaux, de la librairie des Arcades, à Lons-le-Saunier (centre-est), « le thème n’était pas forcément porteur : un auteur de l’OuLiPo, cette histoire bizarre d’avion double, des réflexions sur les algorithmes… Mais quand on en a parlé comme d’un possible Goncourt, ç’a décollé ».

« Le fait que le prix Goncourt soit attribué juste un mois avant Noël a beaucoup aidé. Les gens ne demandaient pas de quoi ça parlait, ni si on avait aimé : ils l’achetaient pour l’offrir. Là, il continue à bien se vendre », explique-t-elle à l’AFP. L’auteur de L’anomalie évoque « une sorte d’alignement de planètes ».

« L’arrivée tardive des critiques, par exemple. Mieux vaut une page fin octobre qu’un quart de page en septembre. Et puis, c’est triste à dire, mais l’impossibilité d’entrer dans les librairies a fait que les romans en vitrine étaient beaucoup plus achetés. Ensuite, les libraires ont vu une véritable ferveur quand ils ont rouvert. Et, ce qui est extrêmement réjouissant, cet élan s’est maintenu au-delà de Noël », rapporte-t-il.

Hervé Le Tellier croit aussi à un ingrédient : son titre. « Quelle ironie ! Ce qui était un mauvais titre au départ a pris une dimension autre, avec l’année de dingue qu’on a tous passée. »

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