La poésie pour forger des ponts entre les êtres

Bernard Pozier, poète et directeur littéraire des Écrits des Forges
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Bernard Pozier, poète et directeur littéraire des Écrits des Forges

C’est un peu à ce moment-là que Bernard Pozier commençait — sans avertissement ni préparation — à apprendre son métier d’éditeur. « Un jour, Gatien m’a donné un nouveau texte qu’il venait tout juste d’écrire et il m’a dit : “Lis-le et dis-moi ce que tu en penses” », se souvient le poète et directeur littéraire des Écrits des Forges au sujet de son mentor, Gatien Lapointe, dont l’Ode au Saint-Laurent (1963) demeure un des plus importants poèmes de la modernité québécoise.

« Les mains me tremblaient, je tenais la feuille et je lui ai dit : “Il est… bien ton poème.” Gatien m’a repris : “Tu vas le relire et me dire les choses qui ne vont pas, s’il y a des mots qui ne m’appartiennent pas.” Cette idée-là était essentielle à ses yeux : un poète doit découper son langage à lui dans la langue commune. Un mot qui n’appartient pas à un poète, c’est un peu comme une fausse note. »

En acceptant d’enseigner à l’Université du Québec à Trois-Rivières en 1971, deux ans après sa fondation, Gatien Lapointe pose deux conditions : il souhaite pouvoir offrir des ateliers d’écriture et recevoir le budget nécessaire à la création d’une maison d’édition qui lui permettra de faire rayonner le travail de ses meilleurs étudiants.

Cinquante ans plus tard, le catalogue des Écrits des Forges compte désormais au-dessus de 1500 titres, parmi lesquels plusieurs des œuvres les plus marquantes d’Yves Boisvert, de Claude Beausoleil, Jean-Paul Daoust, Lucien Francœur, Hélène Monette, Louise Desjardins, Jean-Marc Desgent, Yolande Villemaire et David Goudreault.

Le bon mot

Des auteurs se côtoyant tous dans Écrits des Forges : 50 ans de poésie 1971-2021, une anthologie préparée par Bernard Pozier témoignant de cette conception tous azimuts de la poésie ayant été celle de la maison depuis cinq décennies — de la catholique Rina Lasnier à la pas-catholique Josée Yvon — bien qu’avec en général une inclinaison pour une écriture « relativement accessible, proche de la parole », loin du laboratoire du formalisme.

« Quand on publie, il y a à la base cette idée de partage », plaide l’auteur de Les poètes chanteront ce but et de Agonique agenda, qui devenait récemment le nouvel occupant du siège québécois de l’Académie Mallarmé, laissé vacant par Claude Beausoleil qui nous quittait en juillet dernier.

« La poésie, même si elle a un public plus restreint, il faut quand même qu’elle dise quelque chose, qu’elle tente de parler à quelqu’un. C’est ça l’intérêt de la poésie : de réussir à trouver des formules de langage qui disent de manière singulière des choses qui nous sont communes. »

Un parti pris hérité de Gatien Lapointe souligne celui qui sera son élève à partir de 1976 et qui lui succédait en tant que directeur littéraire des Écrits des Forges en 1985, peu après sa mort survenue trop tôt, en 1983 — il avait 51 ans.

« Gatien, c’était un être très intense qui avait centré toute sa vie autour de la poésie. Il pouvait chercher un mot précis pendant deux semaines, puis tout à coup, il vous téléphonait : “Bernard, j’ai trouvé mon mot !” C’est grâce à Gatien que j’ai connu tous les poètes québécois. Il nous demandait : “Paul-Marie Lapointe, ça vous intéresse ? Embarquez, on va aller le voir chez lui. Miron, ça vous intéresse ? Je l’appelle, il sera en classe la semaine prochaine.” »

Faire dialoguer la littérature

Composée de 101 poèmes d’autant de poètes québécois, l’anthologie anniversaire des Écrits des Forges reflète une volonté chère à la maison de faire dialoguer la littérature québécoise avec les poésies du monde entier. Les trente poètes français, quarante poètes mexicains et quarante-cinq poètes de différents horizons (notamment de Slovénie, d’Acadie, des États-Unis, de la Belgique, du Luxembourg, de l’Italie) qui y figurent contribuent à un portrait généreusement kaléidoscopique d’une poésie qui serait toujours à la fois infiniment locale et puissamment universelle.

La poésie a été un des fers de lance de la reconnaissance du Québec à travers le monde

 

Les Écrits des Forges auront nourri des relations particulièrement vivaces avec le milieu de la poésie mexicaine, grâce aux amitiés qu’y noueront quelques-uns de ses auteurs phares. Si bien que c’est aujourd’hui une centaine de recueils bilingues (espagnol-français) qui grossissent son catalogue.

« La poésie a été un des fers de lance de la reconnaissance du Québec à travers le monde, pense Bernard Pozier. Beaucoup de gens connaissent le Québec grâce à Céline Dion ou au Cirque du Soleil, mais il y en a beaucoup aussi qui le connaissent grâce à Nelligan ou à Gaston Miron. » La version espagnole de L’homme rapaillé, El hombre redivivo, est d’ailleurs parue aux Écrits des Forges.

S’il regrette que la poésie occupe somme toute peu de place dans l’espace public, Bernard Pozier se réjouit que la poésie québécoise demeure « vigoureuse et novatrice, une des poésies les plus vivantes dans le monde. » « [C]haque poème est un cri oublié d’enfant / on lance les mots comme des balles de neige / ils peuvent briser le regard / ou fondre sur les parois de l’âme », écrivait sa regrettée compagne Louise Blouin, quatre vers placés en exergue de cette anthologie. « Ce que la poésie peut faire de mieux, c’est d’établir des ponts entre les êtres. » Bernard Pozier parle vraisemblablement en connaissance de cause.

Écrits des Forges. 50 ans de poésie 1971-2021

Bernard Pozier, Écrits des Forges Trois-Rivières, 2021, 262 pages