Littérature - Albert Jacquard contre les Jeux olympiques

C'est inévitable: tous les deux ans maintenant, la grand-messe olympique rapplique avec sa prétendue part de rêve qui représenterait ce qu'il y a de plus beau en l'humain. On commence à savoir, depuis quelques années, ce que cache ce ronron sentimentalo-commercial: le rêve de quelques-uns se paie en effet au prix du cauchemar des autres.

En 1989, le coureur d'élite québécois Sylvain Lake, avant de se donner la mort, avait révélé Le Cauchemar olympique. En 1996, le journaliste Laurent Laplante a critiqué l'imposture de cette entreprise sportive dans Pour en finir avec l'olympisme. Une nouvelle tradition, tranquillement, s'installait: au discours disneyesque du rêve olympique, ravivé à la faveur des Jeux, réplique maintenant, tout aussi périodiquement, un contre-discours critique qui met l'accent sur les ravages de l'idéologie sportive la plus prestigieuse de notre temps.

Cette année, à quelques semaines des Jeux d'Athènes, c'est au biologiste Albert Jacquard que revient l'honneur de jouer les trouble-fête. Dans Halte aux Jeux!, publié chez Stock, un opuscule opportuniste mais plutôt bien envoyé, malgré les quelques naïvetés qui le déparent, il dénonce la dictature de la compétition qui pourrit l'idéal olympique.

Le jeu, écrit-il, devrait être une activité gratuite qui procure du plaisir, entraîne le «sentiment de construire sa personne» et fournit «une occasion de rencontre». Le sport, quant à lui, devrait consister «en un dialogue de chacun avec son propre corps sous le regard critique et éventuellement louangeur des autres». Dès lors que la passion du palmarès et de la hiérarchie entre en ligne de compte, le caractère libérateur du jeu sportif est perdu au profit d'une «unidimensionnalisation» de la démarche — gagner ou perdre — qui fausse son évaluation.

S'installent, alors, la dictature de la compétition et sa logique délétère: «Ce système produit des gagnants provisoirement satisfaits mais angoissés devant l'évidence de leur fragilité, de la précarité de leur succès. Il produit simultanément, et en beaucoup plus grand nombre, des perdants désespérés face à l'écroulement définitif de leurs rêves.»

La preuve? Les larmes des quatrièmes qui «se comportent comme s'ils étaient des vaincus alors qu'ils viennent le plus souvent de réaliser une performance magnifique. [...] Inconsciemment, ils mettent en évidence que leur véritable objectif est la gloire et non l'exploit.»

Pour parvenir à identifier ce que pourraient être des Jeux olympiques véritablement humanistes, Jacquard propose d'abord de se fonder sur une définition de l'être humain. Sa performance la plus décisive, écrit-il, est sa capacité à se savoir être, c'est-à-dire «la conscience de sa propre existence» qui «ne peut se manifester que dans le rapport à l'autre». Ainsi, pour Jacquard, «chacun est le produit d'une métamorphose: l'individu biologique fait par la nature devient la personne construite par les rencontres». Aussi, c'est à cet aune, la capacité de permettre cette rencontre des autres, que doivent être évaluées les activités humaines.

On a retenu, de l'évolutionnisme darwinien, que «la leçon de la nature serait que la lutte, la compétition sont, tout compte fait, globalement bénéfiques et même nécessaires à la survie de la collectivité» et que, en ce sens, l'idéologie de la compétition, entre autres sportive, est pleinement, parce que naturellement, justifiée. C'est une erreur, insiste le généticien. La génétique des populations, en démontrant le «caractère aléatoire de la transmission des dotations génétiques», a nettement relativisé, au profit du hasard, le rôle de la sélection naturelle, fondement de «la religion de la compétition».

Cette religion, pourtant, dont les Jeux olympiques constituent l'incarnation suprême, continue de faire des ravages. Le dopage sportif, qui désacralise le corps humain en l'instrumentalisant, en constitue une preuve accablante.

Mais que propose donc Jacquard pour sortir de cette logique vicieuse dans laquelle le goût de la victoire à tout prix, qui passe par le dopage, «ruine la signification de la compétition sportive» et où l'influence de l'argent «ravale l'idéal olympique à un échange marchand»? Rien de moins que «d'oublier la compétition» pour «abandonner la lutte contre l'autre et la remplacer par la lutte contre soi grâce aux autres».

Cette solution utopique, on en conviendra facilement, n'est pas pour demain. Si elle pouvait, cela admis, au moins contribuer à modifier notre regard de spectateurs sur le sport d'élite et notre propre rapport avec la pratique sportive, elle n'aurait pas été inutile. Que les quatrièmes et suivants de ce monde, s'ils ont rencontré autrui au détour de la piste, cessent de pleurer: ils ne sont pas des perdants.