Survivre au froid, à la faim et à soi-même

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Risquer sa vie pour le Nord

Convenons que Jean Désy est un écrivain d’un classicisme heureux, un écrivain qui aime voyager dans la langue tout autant qu’en terre nordique. Son dernier livre ne déroge pas à cette règle, en s’attardant particulièrement au danger du voyage, du voyage en solitaire, d’autant plus si ce même voyage est entrepris en toute conscience des risques encourus.

Le narrateur du livre part seul sur une vieille motoneige rejoindre des amis au loin, mais sans relais, sans portable, sans moyen moderne pour se guider, sauf une ancienne boussole. La catastrophe inéluctable se produit. L’accident tragique le laisse avec les jambes brisées et, envahi par le rêve, les visions, les visites improbables d’animaux de passage le hantent.

Voici un livre formidable. Plus près de la novella (ce genre associé à une longue nouvelle ou à un court roman) qui déploie sans cesse ses recours à la poésie, effrénée et nerveuse. Car il y a là du suspens. Vraiment, le livre nous tient en alerte, soutenant à chaque page notre envie de savoir les chances de survie du narrateur, mais aussi de poursuivre dans cette langue d’une haute richesse poétique.

On connaît depuis longtemps l’amour de l’auteur pour la nature, et la conscience de la précarité de toute vie que lui a procurée son métier de médecin : « Mourir / À bout de souffle / De sang et de frissons / Les jambes cassées / Le tibia droit fracturé / La cheville gauche en morceaux / Mais la tête encore foisonnante / De tant de vie et d’histoires / Pareilles à une marée de contes / Un peu comme cette rafale / Que je raconte / À l’instant / Ou je survis tout en mourant. »

La grandeur de ce récit poétique (qui évoque par ailleurs certaines pages d’Yves Thériault) tient à cette force amoureuse qui emporte le poète, qui le fait dériver de la douleur à l’espoir, de la solitude aux accents passionnés. Les langues autochtones jalonnent ces propos pour mieux insérer le territoire à même la poésie, pour mieux donner à lire la vérité des lieux. « Ô toi loup bête éloquente / Amaruq de fière connivence / Moi aussi je t’ai surveillé », dit-il ; et les caribous, il les a « clairement entendus / S’enfuir en produisant le plus profond / Des tuktus tuktus de galopade ».

Beau texte intense qui nous fait admirer la résistance d’un homme face à la mort, qui nous permet de saisir au plus près la précarité de toute certitude.

À table !

Alors là, il n’y a pas abus si nous disons de nouveau que Jean-Christophe Réhel fait des petits, sème à tout vent son influence. Le nouveau poète qu’est Jérémie McEwen (qui fut rappeur) écrit à la façon de Réhel. Sujet différent, mais même dégaine stylistique relâchée, même impression de vécu authentique dans la pure vérité de l’existence quotidienne. Bref, McEwen se met à table, mais parce que le « je » du texte décide, après une séparation, de ne plus manger. Sa poésie parle des aliments coutumiers, des repas quotidiens, de ses préférences et de ses phantasmes pour les matières. L’intérêt de ces choses poétiques vient du déplacement du sujet abordé, mais en essayant fort d’oublier qu’un génie du siècle dernier, à savoir Francis Ponge, avait fait de même dans son Parti pris des choses.

Pas toujours certain, cependant, de l’efficacité de tout cela : « Je me lève du sofa pour aller pisser. / Head rush. / La forme de mon esprit a un trou dedans. / Mon âme devient bagel. » Ou encore, si vous en avez envie, vous pouvez suivre les recettes de « La choucroute de grand-maman » ou des « Pâtes aux courgettes » que vous avez in extenso dans le recueil. Peut-être aurez-vous plus le goût de suivre ses ébats d’affamé : « Donne-moi de la viande […] Un gros steak cru. / Lance-le-moi. / Attache mes mains derrière mon dos. / Laisse-moi essayer de le manger / rien qu’avec ma bouche, / couché sur le plancher. »

Les réserves précédentes pourraient laisser croire que nous avons « haï » ça, mais pourtant non. Car à maints égards, l’outrance fait mouche. Alors, qu’y a-t-il à retenir dans ce recueil curieux ? En fait, la grande question ici est de savoir de quoi l’on se nourrit.

Autant physiquement, intellectuellement qu’émotionnellement. Faire le tour de la table, c’est se mettre à percevoir le miroir de nos plaisirs : « Le frigo vide, c’est ma guerre intériorisée. // La bouffe dans le frigo, / ça implique d’avoir des projets fixes. / Des étapes à suivre. / Un avenir clair. » Ces glissements de sens permettent de dériver vers une réflexion plus pertinente : « Mais tu le sais, / le sel ne se mange pas : / il fond. // Je prends la salière dans mes mains. / Je la vide dans l’évier. // Je fais couler l’eau doucement. // J’ai l’impression d’une grande perte de sens. / En même temps, / d’un grand soulagement. » C’est cet aspect du recueil qui est le plus réussi et qui motive cette entreprise de décryptage des liens que nous avons avec le comestible.

En terre mexicaine

Je m’en voudrais de ne pas signaler la parution d’un recueil anthologique de Claudia Solís-Ogarrio, Temps de récolte, que viennent de publier les Écrits des Forges en édition bilingue. Elle y propose une réflexion poétique sur l’existence, la mort convoquée de façon, disons, tranquille. Une grande sérénité prévaut dans ce livre aux accents un peu anciens, mais de belle tenue : « Dans les vastes recours de la plume / dans la grande mer / dans les conversations discontinues / et les espaces de poussière / ton masque / n’est pas un masque : / c’est le ruban fatigué / de tisser / les ajouts de la mort / et les visages du passé. »

Comment ne pas avoir envie de suivre cette pensée vacillante devant la précarité de l’âge, l’aléatoire des souvenirs ? Ainsi, la poète a cette belle formule pour faire perdurer le plaisir de l’autre : « j’ai prononcé ton nom et dormi avec lui ».

Survivre à soi-même ou souhaiter telle façon d’en finir reste un pari bien improbable quand on a tant le goût de la conscience : « j’espère mourir debout / entre les stridences des cigales / et l’arôme des anciennes roselières / si possible de jour. »

Treize ans d’écriture nous sont ici proposés en trois parties distinctes, soit Poèmes au frais (1987), Insomnies (2001) et Le colibri du delta (2010). Beau voyage à travers un imaginaire mexicain qui convie légendes, réalité et mystère.

 

Non je ne mourrai pas | ★★★★ | Jean Désy, Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 124 pages // La panse | ★★ ​1/2 | Jérémie McEwen, Éditions XYZ « Poésie », Montréal, 2021, 128 pages /// Temps de récolte (Tiempo de zafra [1987-2010]) | ★★★★ | Claudia Solís- Ogarrio, traduction d’Ana Cristina Zúñiga, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2021, 114 pages

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