La poésie de la poste

Afin de déjouer la tyrannie de l’hyperconnexion, Mélissa Verreault amorçait peu avant que la pandémie ne gagne le Canada en mars dernier une correspondance avec Bertrand Laverdure. Un dialogue par cartes postales et lettres manuscrites.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Afin de déjouer la tyrannie de l’hyperconnexion, Mélissa Verreault amorçait peu avant que la pandémie ne gagne le Canada en mars dernier une correspondance avec Bertrand Laverdure. Un dialogue par cartes postales et lettres manuscrites.

Comme plusieurs d’entre nous, Mélissa Verreault passe une bonne partie de ses journées à envoyer des courriels professionnels, quand elle ne prend pas des nouvelles de ses amis par la messagerie privée d’un réseau social bien connu. Des échanges qui, une fois additionnés, finissent par la cheviller souvent, et longtemps, à un écran. « Je suis tellement fatiguée parfois d’être dans ma boîte de courriels », lance l’écrivaine en éclatant d’un de ces rires cristallisant la petite morosité de l’humeur covidienne collective.

Afin de déjouer la tyrannie de l’hyperconnexion, la romancière (L’angoisse du poisson rouge, Les voies de la disparition) amorçait peu avant que la pandémie ne gagne le Canada une correspondance avec Bertrand Laverdure, à la suite d’un appel à tous lancé par l’écrivain sur Facebook (allô l’ironie). Un dialogue par cartes postales et lettres manuscrites (de parfois dix pages !) qui allait s’accélérer pendant le premier confinement de mars, alors que le poète se languissait de pouvoir quitter la solitude de son appartement montréalais et que la maman de triplettes se prenait parfois, au contraire, à rêver à avoir juste un peu de temps pour elle.

« Ça m’a permis d’apprendre à connaître Bertrand d’une manière qui aurait été impossible par courriel, mais ça m’a aussi permis de renouer avec le plaisir du geste, confie-t-elle. Une des choses qui m’ont amenée vers l’écriture, c’est le contact avec la feuille, la tache de plomb que laissait le crayon sur ma main. Que tout soit dans un nuage, c’est très pratique, mais j’ai besoin d’avoir des traces physiques de ce que je fais, comme des petites pierres qui constituent le chemin que j’ai parcouru et qui demeurent visibles, qui ne sont pas qu’abstraites. Il me semble qu’une correspondance à l’ancienne, ça donne une sorte d’épaisseur à ce qu’on a vécu. »

Le lâcher-prise de la poste

Mélissa Verreault est loin d’être la seule à avoir redécouvert la poésie de la poste à la faveur d’une crise mondiale nous contraignant à envisager d’autres chemins qui nous permettraient d’accéder à l’autre. En juillet dernier, la maison d’édition l’Oie de Cravan cachetait « LA GRISE sous enveloppe », une sorte de sacs à surprises remplis non pas de friandises, mais de textes imprimés sur divers supports, puis acheminés à ses lecteurs fidèles. L’artiste et fée du Mile-End Patsy Van Roost glissait en janvier 154 enveloppes roses dans les boîtes aux lettres de ses voisins de la rue Saint-Denis, avec à l’intérieur une question toute simple, comme une invitation à mieux les connaître. Le soir précédant l’entrée en vigueur du couvre-feu, l’écrivaine Heather O’Neill déposait chez les cent premières personnes en ayant fait la demande sur Twitter un exemplaire de son recueil de nouvelles La vie rêvée des grille-pain.

Photo: Francis Vachon Le Devoir

L’autrice et collagiste Stéphanie Filion (Grand fauchage intérieur, Jeanne Forever) créait quant à elle en mars 2020 les « Carnets de la quarantaine », six carnets italiens achetés un jour dans un aéroport, dans lesquels elle allait apposer des collages, avant de les expédier à autant de destinataires en les invitant à eux-mêmes y laisser une trace — seul ou avec les enfants —, puis de les passer au suivant. Affranchir un de ces carnets coûtait au départ quelques dollars seulement, mais, lourds de tout ce qui y a depuis été ajouté — broderies, aquarelles, écorces de bouleau, poèmes, dessins —, certains d’entre eux font désormais osciller la balance du bureau de poste à plus de 15 $. Un des carnets — le bleu foncé — est même porté disparu depuis plusieurs mois.

« C’est tout le lâcher-prise de la poste, ça ! observe la romancière et poète. Mettre quelque chose à la poste, c’est avoir foi que ça va arriver à bon port. Mais on n’est plus habitués à ça, de ne pas tout contrôler. On n’est plus habitués non plus à s’éloigner de l’ordinateur ou du téléphone », dans lesquels se trouvent contenues notre vie professionnelle, une bonne partie de notre vie personnelle ainsi que plusieurs de nos ensorcelantes sources de divertissement. « Non seulement on n’a plus les réflexes de faire quelque chose de concret, mais c’est comme si on ne savait plus trop comment faire. Pourtant, écrire à la main, coller des choses, simplement, je constate que pour bien des gens, c’est très apaisant. »

Des moyens de ralentir

Jean-Éric Riopel ne parle pas à travers sa casquette quand il est question de courrier : le poète (Papillons réfractaires) est lui-même facteur à Postes Canada depuis quinze ans. Il sait trop bien qu’un livre s’insère souvent mal dans la fente étroite du passe-lettres. Il inaugurait en juin dernier « Les loisirs de la poste », une collection de recueils de poésie conçus spécialement afin d’épouser la forme d’une enveloppe no 10 (une enveloppe standard). Son premier titre, Zeugma de José Acquelin, n’est évidemment disponible que par commande postale (à portraitetpaysage.ca).

« On dirait que recevoir du courrier par la poste traditionnelle est devenu l’un de ces plaisirs démodés que l’on chantait au siècle passé. […] Il s’agit d’un moyen de communication agonique à l’ère des textos et des babillards électroniques. Laissons retentir encore un peu le son du couvercle de la boîte en fer forgé », écrit sur le site Web de sa micromaison d’édition, Portrait Paysage, celui qui confirme en entrevue qu’il ne livre désormais que très rarement du courrier intime — lettres ou cartes postales.

« Il faut de plus en plus trouver des moyens de ralentissement de la vie : ça peut être de lire ou de partir marcher sans téléphone, explique-t-il. Je ne suis pas contre la technologie, je n’ai pas une vision romantique du facteur aux temps anciens, mais si on ne trouve pas des moyens de ralentir, notre vie ne nous appartient plus et, rapidement, on n’arrive plus à trouver notre propre rythme. »

Combler les trous du tissu social un timbre à la fois ? Lutter contre la dématérialisation de nos amitiés ? Provoquer le hasard ? La poste pourrait contribuer à toutes ces formes de résistance douce, pense Stéphanie Filion. « Beaucoup de gens qui ont participé aux Carnets de la quarantaine [ils sont maintenant près de cinquante] m’ont parlé de l’idée de voyage. Ça manque beaucoup aux gens, de voyager, de pouvoir se déplacer, et c’est comme s’ils pouvaient voyager par procuration en suivant le carnet [grâce à un groupe Facebook réunissant ses contributeurs], en apprenant qu’il a changé de ville. Les carnets sont devenus un projet à faire ensemble, et ça manque beaucoup aux gens, d’être ensemble. »

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