Un écrivain peut-il tout écrire?

Le livre «Atelier d’écriture. Miscellanées», qui devait être publié fin avril au sein de la collection Quai no 5 des éditions XYZ, ne verra finalement pas le jour, a annoncé lundi son auteur, Maxime Olivier Moutier, qui s’estime victime de censure. Le voici photographié en 2015.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Le livre «Atelier d’écriture. Miscellanées», qui devait être publié fin avril au sein de la collection Quai no 5 des éditions XYZ, ne verra finalement pas le jour, a annoncé lundi son auteur, Maxime Olivier Moutier, qui s’estime victime de censure. Le voici photographié en 2015.

L’auteur Maxime Olivier Moutier et la maison d’édition XYZ, qui devait publier son prochain livre, ne s’entendent pas. Le premier s’estime victime de censure, contraint de modifier, voire de supprimer des passages jugés « problématiques » de son recueil, tandis que l’autre plaide la simple démarche éditoriale. Une situation qui relance le débat sur les limites de la liberté d’expression de l’écrivain et celles du travail de l’éditeur.

« C’est étonnant comme histoire. C’est rare de voir un auteur s’exprimer sur la place publique sur sa relation avec son éditeur. Ç’a été vite monté en épingle, selon moi, sans doute en raison du contexte actuel au Québec, où les réactions sur la censure et la liberté d’expression sont vives », dit Anthony Glinoer, professeur de littérature à l’Université de Sherbrooke, spécialiste de l’histoire de l’édition.

Sur Facebook lundi soir, l’auteur Maxime Olivier Moutier a annoncé que son prochain livre, Atelier d’écriture. Miscellanées, qui devait être publié fin avril au sein de la collection Quai no 5 des éditions XYZ, ne verra finalement pas le jour. Il se dit victime de censure et explique que sa maison d’édition l’a récemment contacté pour lui demander de modifier ou de retirer des passages qui pourraient déranger les lecteurs. Il avait commencé à travailler sur son manuscrit avec son éditeur Tristan Malavoy l’été dernier et affirme que le ton n’a changé que récemment. M. Malavoy a refusé notre demande d’entrevue.

« Il y a une différence entre travailler un manuscrit et le censurer. C’est mon 13e livre, je sais ce que c’est, un travail d’édition. C’est travailler ou couper les longueurs, les répétitions, les passages moins pertinents. Mais quand on s’attaque aux idées, c’est de la censure, d’après moi », explique l’auteur au Devoir.

La directrice littéraire des éditions XYZ, Myriam Caron Belzile, a pour sa part une lecture très différente de cette histoire. « Pendant le processus éditorial, des mots sont coupés, des phrases sont coupées, des chapitres entiers parfois tombent. Ce n’est jamais de la censure, c’est une démarche éditoriale normale entre un éditeur et un auteur. »

Le livre de M. Moutier était encore en travail, selon elle, même si une date de publication était déjà arrêtée. Certains passages du manuscrit — considérés comme « problématiques » dès le début du processus — n’étaient pas prêts à être diffusés tels quels, estime-t-elle.

Processus normal

Il n’a pas été possible de consulter le recueil de textes en question, mais Maxime Olivier Moutier donne quelques exemples des passages jugés problématiques par son éditeur. « Il y a un texte sur les nains. Ils avaient peur que les petites gens soient blessés. Pourtant, je n’attaque personne en particulier. […] Il y a aussi un texte sur l’histoire d’Israël où je critiquais un peu la politique internationale », raconte-t-il, décrivant son livre comme rempli de savoirs et d’humour.

L’auteur perçoit la littérature comme un safe space où tout peut-être dit même si ça peut déranger. « Je ne veux pas changer mes idées, ce serait me trahir […] Je n’ai pas peur de la critique, ni de défendre mes idées. »

Les sujets abordés n’étaient pas un souci en soi, c’est la façon dont ils étaient traités dans l’ouvrage qui posait problème, rétorque l’éditrice. « On peut aborder avec intelligence, subtilité, doigté, nuance et art toutes les questions au monde. Mais c’est normal que les questions plus sensibles demandent aux éditeurs de faire preuve d’exigence par rapport au traitement », ajoute Myriam Caron Belzile, expliquant que la maison d’édition est responsable, et doit donc rendre des comptes, de ce qu’elle publie.

Je ne veux pas changer mes idées, ce serait me trahir […] Je n’ai pas peur de la critique, ni de défendre mes idées.

 

Elle tient aussi à souligner qu’une maison d’édition « n’est pas un service public » et n’a pas « le devoir d’une représentation objective du monde ». Le travail éditorial est « profondément subjectif » et engage « la capacité de jugement, d’analyse et de sensibilité de l’éditeur ».

Ainsi, chaque éditeur a sa façon de travailler et chaque maison d’édition a sa propre ligne éditoriale, ce qui lui donne le droit de choisir les ouvrages qu’elle souhaite publier. À l’inverse, avec les quelque 115 maisons d’édition représentées par l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), un auteur peut facilement frapper à la porte d’à côté pour trouver l’éditeur qui lui correspond, fait remarquer Karine Vachon, directrice générale de l’Association.

La mésentente entre Maxime Olivier Moutier et sa maison d’édition n’a rien d’exceptionnel, d’après elle. Et « il ne s’agit pas de censure ».

Comptes à rendre

De l’avis d’Anthony Glinoer, de l’Université de Sherbrooke, cette histoire entourant le manuscrit de M. Moutier vient rappeler qu’il n’existe pas de droit à la publication. « La liberté de publier n’est jamais totale. La question est de savoir jusqu’où on peut aller dans ce qu’on écrit », souligne-t-il.

Les limites qui s’imposent aux auteurs sont établies par la société elle-même, en fonction du système de justice et du politiquement correct, explique-t-il. Elles évoluent donc sans cesse dans le temps et font l’objet de débats. S’il y avait dans un ouvrage des incitations à la haine raciale, à la violence ou à la pédophilie, ça ne passerait plus aujourd’hui, donne-t-il comme exemple, ce serait une limite à la liberté d’expression.

C’est normal que les questions plus sensibles demandent aux éditeurs de faire preuve d’exigence par rapport au traitement 

 

« Si le débat entre censure et liberté d’expression fait rage présentement au Québec, c’est parce que certains ont peur que ces limites que la société nous impose aillent trop loin. Qu’on devienne trop frileux à aborder des sujets qui ne devraient pas être si problématiques », explique M. Glinoer.

Pierre Hébert, qui est l’auteur du Dictionnaire de la censure au Québec, dit que la question de l’impunité de l’art est fondamentale. « Personnellement, je crois que l’art doit rarement avoir des comptes à rendre. L’art est une œuvre intégrale qu’on ne peut démembrer pour en sortir des morceaux punissables. Ce serait la détourner », avance celui qui est aussi professeur émérite à l’UdeS.

L’affaire entourant la publication du livre de M. Moutier lui rappelle le débat qui fait rage présentement dans les universités canadiennes, où la liberté pédagogique est remise en question. « Comme société, on s’en va de plus en plus vers de la censure, ça m’inquiète. J’ai traversé toute l’histoire de la censure dans la littérature au Québec, et jamais je n’aurais pensé qu’en 2021 on arriverait à barrer des mots et des œuvres littéraires. »

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