Benoit Pinette calfeutre ses failles, un vers à la fois

À 40 ans, Benoit Pinette connaît le bonheur d’avoir trouvé en son père son plus grand confident.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À 40 ans, Benoit Pinette connaît le bonheur d’avoir trouvé en son père son plus grand confident.

C’est à la page 56. « [J]e ne demande pas au passé / de rallumer ses lumières / j’essaie de reconnaître / par les pistes / du désordre / la mécanique des habitudes », écrit Benoit Pinette à propos d’une partie délétère de l’héritage de son père, contre laquelle il souhaitait plus que tout se prémunir. Mais en devenant lui-même parent, celui que l’on connaît sous le nom de Tire le coyote allait mesurer à quel point être un bon père ne consiste pas qu’à contourner les souches qui bloquent le sentier, autrement dit, qu’il ne suffit pas d’avoir dressé la liste de ce que l’on souhaite ne pas reproduire.

« Quand j’ai eu des enfants [qui ont aujourd’hui 9 et 10 ans et demi], je me suis rendu compte que je ne savais pas nécessairement qui j’étais », confie-t-il au téléphone en riant nerveusement, un peu effaré. « Mais qu’est-ce que je vais léguer, montrer à mes enfants, si tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas leur crier après ? » En se posant cette grosse question existentielle, le chanteur amorçait tranquillement, presque à son insu, l’écriture de La mémoire est une corde de bois d’allumage, son premier recueil de poésie.

Que faire face à la « prison d’origine » dans laquelle sa jeunesse l’avait enfermé ? « [J]e me pars une collection / de barreaux / sciés », répond-il dans cette pudique et poignante chronique d’une enfance sous tension, vécue dans l’appréhension anxieuse que l’intranquille volcan paternel — « Mon père n’a jamais été violent physiquement avec nous, mais il avait des problèmes d’impulsivité très intenses » — entre dans une nouvelle colère.

Dans le sport, j’ai eu la chance de performer et c’était la seule manière d’adoucir les humeurs de mon père. Quand il me disait “T’es bon là-dedans”, évidemment que ça me motivait à continuer. C’est l’écriture et la poésie qui m’ont peu à peu amené à révéler une partie de qui je suis sous son vrai jour.

 

« À l’adolescence, pendant que mes amis écoutaient du Pearl Jam et du Soundgarden, j’avais acheté Boom Boom de Richard Desjardins et on riait de moi dans ma gang », se souvient l’interprète de Le ciel est backorderet de Tes bras comme une muraille au sujet du moment où la poésie a émergé au cœur de son quotidien, qu’il consacrait alors avec vigueur à sa bourgeonnante carrière de joueur de baseball. « J’aimais la capacité de Desjardins à en faire beaucoup avec peu, à créer quelque chose de touchant et de grandiose sans faire des milliers de sparages. J’aimais cette impression de vérité. »

Une vérité qu’il avait pour sa part appris à taire, « parce que chez nous, tu ne savais jamais quand un moment de sérénité allait se transformer en cri. Dans le sport, j’ai eu la chance de performer et c’était la seule manière d’adoucir les humeurs de mon père. Quand il me disait “T’es bon là-dedans”, évidemment que ça me motivait à continuer. C’est l’écriture et la poésie qui m’ont peu à peu amené à révéler une partie de qui je suis sous son vrai jour. Quand on écrit, on est toujours à la recherche de soi ».

Geste de résistance

« Ça va paraître gros, prévient Benoit Pinette, mais je pense que j’ai plus de respect pour les poètes que pour les auteurs-compositeurs-interprètes. C’est un geste de courage extrême d’écrire un recueil de poésie, un geste de résistance. » Lors de la tournée suivant son album Désherbage (2017), le chanteur invite des poètes de plusieurs des villes où il s’arrête, comme Mathieu K. Blais, Natasha Kanapé Fontaine, Erika Soucy, Laurence Veilleux, Isabelle Gaudet-Labine ou Marie-Andrée Gill, à prendre le micro au retour de l’entracte, une décision qui étonne une partie de son équipe, à commencer par ses musiciens. « Les gars me disaient : “Coyote, les gens viennent t’entendre toi, pas des… poètes ! ? !” Mais ils ont été obligés de se rendre à l’évidence. » L’évidence que son public se réjouissait de voir le monde à travers le regard de ces créateurs bénéficiant rarement d’une pareille tribune.

Ce n’est donc pas avec la fatuité du musicien convaincu que ses textes sont d’une richesse telle que leur simple lecture suffit à provoquer l’émerveillement, qu’avec une connaissance intime du paysage de la poésie contemporaine dans lequel il plante sa cabane, que Benoit Pinette présente son premier recueil, avec « quand même un peu de culpabilité face à tous ces poètes qui n’ont pas le rayonnement qu’ils méritent ».

À l’instar d’un Leonard Cohen, c’est d’abord et avant tout parce qu’il souhaitait faire essaimer ses métaphores — le Sherbrookois d’origine est détenteur d’un certificat en création littéraire de l’Université Laval — qu’il s’attelle à l’écriture de chansons. Son premier album, Le fleuve en huile (2011), révélait d’ailleurs davantage un poète s’accompagnant à la guitare qu’un de ces musiciens ayant dû imaginer, parce qu’il le faut bien, des mots pas trop nonos qui sauraient épouser ses mélodies, comme on entend trop souvent à la radio.

« Je suis allé vers la musique parce que ça restait plus cool de chanter avec une guitare que de juste écrire, je savais que ça me permettrait d’avoir plus de regards sur moi, mais je suis venu à la chanson par amour de l’écriture, oui, plus que par amour de la musique, ce qui est probablement différent de 95 % des auteurs-compositeurs. Quand j’écoute de la chanson francophone, la musique a beau être exceptionnelle, si le texte est à chier, je décroche, c’est sûr, sûr, sûr. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le chanteur, Benoit Pinette, connu sous le nom de Tire le coyote.

Entrevoir la lumière

À 40 ans, Benoit Pinette connaît le bonheur d’avoir trouvé en son père son plus grand confident. À presque 75 ans, papa Pinette est « un exemple de courage et de résilience », un homme qui ne se camoufle plus sous le masque de l’alcool et qui a, bien sûr, donné sa bénédiction à son fils de publier ce recueil, qui est aussi un peu le sien. À 40 ans, Benoit Pinette continue de « calfeutrer ses failles » et de « rapiécer l’avenir », un vers à la fois.

« [M]on appartenance est sans faille / à cette chose intemporelle qu’on nomme / l’amour », écrit Pinette fils dans la dernière partie de La mémoire est une corde de bois d’allumage, dédiée à son garçon et à sa fille, mais dans laquelle il est aisé d’entrevoir les fruits de l’accalmie ayant soufflé entre son père et lui. Demeure néanmoins présente la conscience que, pour le meilleur et pour le pire, « trafiquer / la nature première des racines / relève de l’impossible ».

« J’ai grandi avec cette impression que lorsque tout va bien, lorsque tu vis un instant de bonheur, ça peut tourner à la catastrophe d’une seconde à l’autre. J’ai grandi dans la peur de ce qui va aller mal. C’est pour ça que c’est important pour moi de finir le livre sur une note plus lumineuse. J’ai besoin d’exprimer cette peur, mais j’ai de la difficulté à rester là-dedans. J’ai besoin d’entrevoir la lumière et de la montrer aux autres. » Silence. « Et j’ai besoin de continuer à me poser des questions. » Voilà, en court, une des définitions du travail du poète.

 

La mémoire est une corde de bois d’allumage

Benoit Pinette, La Peuplade, Saguenay, 2021, 104 pages