«On était des poissons»: une femme à la mer

Nathalie Kuperman donne à ce troublant récit d’amour inconditionnel mis à rude épreuve des airs de sulfureux thriller et de pathétique roman d’apprentissage.
Photo: Astrid Di Crollalanza Flammarion Nathalie Kuperman donne à ce troublant récit d’amour inconditionnel mis à rude épreuve des airs de sulfureux thriller et de pathétique roman d’apprentissage.

Dans On était des poissons, son douzième roman, Nathalie Kuperman (Je suis le genre de fille, 2018) raconte les vacances d’été, sur la Côte d’Azur, dans les années 1970, d’une femme et sa fille de 11 ans, du point de vue de cette dernière, des décennies plus tard.

« Ma biscotte, m’a-t-elle dit, n’écoute pas tout ce que je raconte. Il y a beaucoup de vrai, et il y a aussi du faux. Où est le vrai, où est le faux, je ne le sais plus moi-même. Mais ce dont je suis sûre, c’est que nous sommes des poissons, qui glissons vers un rêve. Tu aimes rêver, Alice ? » Or, le rêve tournera bientôt au cauchemar.

Larguée par son mari, parti refaire sa vie avec une autre femme aux États-Unis, Alice inquiète sa fille Agathe par son comportement imprévisible. Vêtue de façon voyante, elle rit à gorge déployée, parle trop fort, chante à tue-tête des chansons de Samson, Hardy, Gall et des Stones. Puis court se cacher pour pleurer sa vie ou cuver son vin.

« Elle était un paysage en mouvement dont je guettais la moindre nuance, de crainte de la voir s’installer dans l’une de ces émotions qui pourraient faire basculer les heures à venir soit dans un trou noir, soit dans une gaieté outrancière. J’étais aux aguets, en quelques jours j’étais devenue une espionne. »

À l’instar d’Agathe, on ne peut qu’être fasciné par ce personnage de mère indigne, tour à tour femme-enfant et femme fatale, avec l’envie de ne faire qu’un avec elle afin de savoir ce qui la fait agir de la sorte avec sa fille. Car si Alice dévoile des pans de son passé, le mystère de ses motivations ne cesse de s’épaissir. Et ce, même si la narratrice ponctue son récit de quelques révélations à demi-mot.

Tantôt câline, tantôt cruelle, toujours excessive, Alice ne cesse de déstabiliser Agathe, comme si elle cherchait à tester l’amour de sa fille à son endroit ou, pire, à se faire détester d’elle. « Parce que rien n’est plus embarrassant qu’une mère », lui dira Alice, née de père inconnu et d’une mère morte en couches, élevée par sa grand-mère, « une femme qui détestait les enfants ».

« Mais finalement, n’était-ce pas le plus beau cadeau que sa mère lui avait fait en mourant le jour de sa naissance ? Elle allait mourir elle aussi un jour, et je resterais étonnée toute ma vie de pouvoir poser une date sur ce jour. »

Les relations mère-fille sont certainement parmi les plus complexes et sensibles qui soient, et Nathalie Kuperman, qui connaît bien le sujet pour l’avoir maintes fois exploré, donne à ce troublant récit d’amour inconditionnel mis à rude épreuve des airs de sulfureux thriller et de pathétique roman d’apprentissage. Que fuit donc cette femme ? Qui sont ces « types » qu’elle attire puis repousse ?

Alors qu’on s’approche du drame annoncé dès les premières pages, que le soleil de plomb et les hypnotiques miroitements de la Méditerranée participent au climat délétère de ces tristes souvenirs de vacances, le personnage d’Agathe, d’une « conscience aiguë », prend toute son ampleur. En résulte un portrait d’adolescente houleux, sans complaisance et d’une rare justesse.

On était des poissons

★★★ 1/2

Nathalie Kuperman, Flammarion, Paris, 2021, 270 pages