Un deuxième prix Fauve pour Michel Rabagliati et Paul

Michel Rabagliati ne se doutait pas, en lançant en novembre 2019 «Paul à la maison», que son titre serait à ce point prophétique.
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir Michel Rabagliati ne se doutait pas, en lançant en novembre 2019 «Paul à la maison», que son titre serait à ce point prophétique.

L’anecdote a déjà été racontée, mais elle mérite de l’être encore, tant elle permet de mesurer le chemin parcouru : la première édition artisanale de Paul à la campagne, tome inaugural de la série phare de la bande dessinée québécoise, tenait en une douzaine d’exemplaires photocopiés par son créateur et offerts à des amis. Il faudra, pour que le livre aboutisse entre les mains de milliers de Québécois, que deux libraires et apôtres montréalais de la nouvelle vague de bande dessinée alternative secouant l’Europe, Frédéric Gauthier et Martin Brault, y voient la parfaite locomotive à laquelle accrocher le train de leur maison d’édition, La Pastèque.

Une locomotive qui continue d’avancer : Michel Rabagliati devenait vendredi le premier Québécois à remporter un deuxième prix Fauve, remis par le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Alors que Paul à Québec avait décroché en 2010 le Fauve – Prix du public, le Prix de la série souligne cette année la qualité des neuf tomes des aventures sédentaires de Paul (Guy Delisle et Isabelle Arsenault sont les seuls autres Québécois à posséder un Fauve, la plus prestigieuse statuette du monde de la bédé francophone).

Pareille récompense ne pourrait mieux tomber, tant le plus récent album, Paul à la maison (qui figurait aussi parmi les finalistes du Fauve – Prix du public), revêt à bien des égards les allures d’un bilan. Dans une scène se déroulant au Salon du livre de Montréal, le double de Rabagliati se souvient avec un mélange d’effarement et de nostalgie du recoin de la Place Bonaventure auquel La Pastèque avait été reléguée en 1999. Un peu plus de vingt ans plus tard, il existe au Québec un écosystème éditorial — certes fragile, mais prodigue en œuvres aux tons et aux esthétiques diverses — pour la bande dessinée d’auteur, ce qui relevait jusqu’à tout récemment de la pure science-fiction. Un écosystème au bourgeonnement duquel Rabagliati aura beaucoup contribué.

Et pourtant, l’idée que la bande dessinée puisse être le véhicule d’histoires et de réflexions s’adressant à des adultes semble encore devoir être défendu, constatait-on en août 2020, en observant les vives critiques générées par l’annonce d’un album créé par Delphine Côté-Lacroix et la mairesse de Montréal, Valérie Plante. « C’est niaiseux, ça », laisse tomber au bout du fil Michel Rabagliati. « Pourquoi est-ce qu’elle [la mairesse] n’aurait pas le droit de faire une bédé ? Moi, je trouve ça cool. »

« La pédagogie en ce qui concerne la bédé se fait tranquillement, mais elle se fait, poursuit-il. Il y a une sacrée différence entre 1990 et aujourd’hui. Quand quelqu’un me dit : “J’ai lu les Paul”, je demande toujours : “Connaissez-vous Guy Delisle ?” La plupart du temps, on me répond oui. Les gens ont lu Maus, Persepolis, L’ascension du Haut Mal, Blankets. L’Arabe du futur [de Riad Sattouf], c’est le truc que je donne à tout le monde en ce moment et il n’y a pas un de mes amis qui n’a pas mordu. » Michel Rabagliati se plaît à distribuer lors de ses séances de signatures une liste photocopiée de bandes dessinées à découvrir, si vous avez aimé Paul. « Je préfère parler des livres des autres plutôt que des miens. »

Paul confiné

Michel Rabagliati ne se doutait évidemment pas, en lançant en novembre 2019 Paul à la maison, que son titre serait à ce point prophétique, que les deuils qui en tapissent les planches — ceux de sa mère, de son couple, de l’invincibilité de son corps et de la présence assidue de sa fille, devenue adulte — trouveraient leur miroir dans la suite de deuils réels ou symboliques qui sont devenus comme le bruit de fond de nos vies encabanées. « Ben des personnes, oui, trouvent que ça colle à ce qui se passe en ce moment. Il y a beaucoup de solitude, beaucoup de désespoir dans l’air. […] Il y a des gens qui plongent et je le comprends : la dépression, moi, je suis tout le temps proche de ça », confie l’auteur en riant fort.

« J’haïs ça, le changement ! » s’exclame d’ailleurs Paul dans Paul à la maison, en râlant contre la police de caractères employée sur des panneaux routiers. Comment son créateur s’acclimate-t-il à la ribambelle de changements que la crise sanitaire provoque dans nos quotidiens ?

C’est bon d’être avec soi-même. Je n’avais jamais pris le temps de faire ça : être assis, regarder dehors et rien faire. Ça peut avoir l’air ésotérique, mais je m’apprivoise. À 59 ans, j’apprends à vivre seul avec moi-même.

 

« En mars, ça m’a fait capoter. J’étais comme un chien en cage. Je demandais à des voisins que je ne connais pas d’aller marcher », raconte celui qui sort habituellement chaque soir pour visiter un musée, voir un film ou répéter avec le Chœur métropolitain. « Mais il y a de beaux côtés : tout d’un coup, il n’y avait plus d’avions qui me passaient au-dessus de la tête dans Ahuntsic. Le silence, je l’apprécie ben gros. C’est beau, la ville en silence. Et c’est bon d’être avec soi-même. Je n’avais jamais pris le temps de faire ça : être assis, regarder dehors et rien faire. Ça peut avoir l’air ésotérique, mais je m’apprivoise. À 59 ans, j’apprends à vivre seul avec moi-même. »

Y aura-t-il un autre Paul ? Michel Rabagliati ne le sait pas. Il travaille pour l’instant à un nouveau livre, d’une facture différente, sollicitant moins son cou meurtri et ses mains crispées par des décennies de travail d’orfèvre. Cet intime de l’anxiété s’est même mis au yoga et à la méditation — « Juste respirer, c’est tough pour un grand nerveux comme moi » — bien que sa méditation de prédilection demeure de regarder Cormoran, Le temps d’une paix et Les belles histoires des pays d’en haut, « toutes les affaires qui sont carrées dans la télé avec de grosses bandes noires sur le côté ».

« Il y a quelque chose là-dedans qui me rassure. C’est le même décor tout le temps, c’est lent, il y a des longueurs.Des fois, je n’écoute même pas ce qu’ils disent ; c’est le son que j’aime. » Viande à chien ou namasté, peu importe, pour autant que vous demeuriez, de corps et d’esprit, en santé.

Le palmarès du Festival de la bande dessinée d’Angoulême, édition 2021

Fauve d’or, prix du meilleur album : L’accident de chasse de Landis Blair et David Carlson, traduit de l’anglais par Julie Sibony (Éditions Sonatine)

Prix spécial du jury : Dragman de Steven Appleby, traduit de l’anglais par Lili Sztajn (Denoël Graphic)

Prix de la série : Paul à la maison, pour la série des Paul de Michel Rabagliati (La Pastèque)

Prix de l’audace : La mécanique du sage de Gabrielle Piquet(Atrabile)

Prix révélation :Tanz ! de Maurane Mazars (Le Lombard)

Prix des lycéens Cultura, ministère de l’Éducation nationale : Peau d’homme d’Hubert et Zanzim (Glénat)

Prix du public France Télévisions : Anaïs Nin, sur la mer des mensonges de Léonie Bischoff (Casterman)

Prix du patrimoine : L’éclaireur de Lynd Ward (Monsieur Toussaint Louverture)

Fauve Polar SNCF : GoSt 111 de Mark Eacersall, Henri Scala et Marion Mousse (Glénat)

Prix jeunesse 8-12 ans : Le club des amis de Sophie Guerrive (2024)

Prix jeunesse 12-16 ans :Middlewest, tome 1 : « Anger » de Skottie Young et Jorge Corona, traduit de l’anglais par Julien Di Giacaomo (Urban Comics)

Prix de la bédé alternative :The Thick Book of Kuti du magazine Kuti (Finlande)

Prix Goscinny du scénario :Loo Hui Phang pour Black-Out avec Hugues Micol (Futuropolis)

Prix Konishi de la traduction de mangas :Miyako Slocombe pour Tokyo Tarareba Girls d’Akiko Higashimura (Le Lézard noir)