«Indice des feux»: quel avenir pour ce monde immonde?

Le recueil d’Antoine Desjardins met la table pour un festin de compassion et d’expériences partagées dans lequel il serait difficile de ne pas trouver son pareil.
Photo: Laurence Grandbois Bernard Le recueil d’Antoine Desjardins met la table pour un festin de compassion et d’expériences partagées dans lequel il serait difficile de ne pas trouver son pareil.

Solastalgie. C’est le nom qu’on donne à l’état d’impuissance, de détresse, causé par le bouleversement d’un écosystème, par l’appauvrissement et l’uniformisation de son lieu de vie, par cette crainte bourdonnante — trame sonore de notre époque — d’être privé de l’essence même de son environnement.

On le ressent lorsque le boisé de notre enfance fait place à une série de maisons en rangée sorties tout droit de l’usine. On l’éprouve lorsque les koalas fuient les brasiers, lorsque d’immenses pans de glacier se détachent et s’effondrent dans l’océan, lorsque nos enfants scandent, les yeux pleins de larmes : « Comment osez-vous ? »

Cette douleur, ces inquiétudes sourdes traversent chaque page d’Indice des feux, premier recueil d’Antoine Desjardins. Composé de sept nouvelles, il se fait l’écho d’une nostalgie anticipée, celle d’un avenir aux promesses fragiles, à l’éventualité à la fois bouleversante et intangible d’une extinction de masse, de sa propre disparition.

Que racontent les gouttes de pluie qui battent sans relâche la fenêtre de la chambre d’hôpital où est confiné un adolescent ? Que hurle le coyote condamné à se nourrir à même les ordures de citoyens terrifiés ? Que révèlent la disparition des baleines noires et la migration perturbée des oiseaux sur les projets et les rêves que nous pouvons encore tenir ?

« Cette fois, Sam ne s’est pas dérobée quand je l’ai prise dans mes bras, quand je me suis blotti dans son cou. Elle ne pleurait pas, mais c’était tout comme. Sa voix filtrait par secousses, frêle, plus faible qu’un murmure. Je ne l’aurais jamais entendue si mon oreille ne s’était pas trouvée si près de ses lèvres. — Penses… Penses-tu que… Que ça se peut encore… Un enfant… Un enfant, dans ce monde-là ? »

À travers sept personnages témoins de la frénésie incendiaire qui anime la quête inassouvie du profit, de la performance et du progrès, le jeune auteur interroge avec une mélancolie teintée d’humour l’agitation et l’érosion de nos paysages intérieurs.

Résolument ancré dans notre époque — par sa langue vernaculaire, son rythme anxieux, sa narration un brin éparpillée, qui tente de donner un sens à ce monde constamment assailli par une avalanche de nouvelles informations —, Indice des feux met la table pour un festin de compassion et d’expériences partagées dans lequel il serait difficile de ne pas trouver son pareil, ou à tout le moins matière à réflexion.

En dépit d’un patron structural et narratif plutôt conventionnel, Antoine Desjardins va droit au but. Les fioritures ne peuvent, il est vrai, changer l’inéluctable. Son écriture imagée, sarcastique et vivante captive et offre un contraste essentiel à certains passages plus didactiques qui pourraient paraître gauches s’ils n’occupaient pas déjà tant notre esprit collectif. Une lecture efficace, destinée au partage.

 

Extrait tiré d’«Indice des feux»

« Depuis que je suis rentré ici, personne m’a jamais rien demandé. Si je voulais être sauvé, m’en sortir par la peau du cul, pucké à vie comme une prune molle de fond de rack à l’épicerie. Vieillir assez longtemps pour voir Montréal se changer en Atlantide. Non. Je m’en souviendrais. Je l’aurais dit tout de suite, que je ne voulais pas être condamné à vivre. […]

Si on me l’avait demandé, je l’aurais dit, que se faire shooter la mort dans un lit d’hôpital, c’est sûrement pas aussi digne, aussi classe que de s’éteindre paisiblement dans son sommeil à cent trois ans dans la maison de campagne familiale, mais que c’est pas si mal non plus. Certainement pas pire que ce qui s’en vient. »

Indice des feux

★★★ 1/2

Antoine Desjardins, La Peuplade, Chicoutimi, 2021, 360 pages