Robert Lalonde à l’épreuve du feu

Après avoir un temps envisagé de reconstruire la maison partie en fumée une nuit de décembre 2018, consulté des architectes, cabotant d’un chalet prêté par des amis à un autre, Robert Lalonde et sa conjointe se sont posés dans une maison située en bordure de North Hatley, près du lac Massawippi dans les Cantons-de-l’Est.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Après avoir un temps envisagé de reconstruire la maison partie en fumée une nuit de décembre 2018, consulté des architectes, cabotant d’un chalet prêté par des amis à un autre, Robert Lalonde et sa conjointe se sont posés dans une maison située en bordure de North Hatley, près du lac Massawippi dans les Cantons-de-l’Est.

Quatre hectares de savane colonisés par le peuplier faux-tremble, un lac d’où s’élevaient de la brume et des mystères, des chiens et des chats qui s’épivardaient sans relâche. Une grande maison, un hangar, une grange et des livres un peu partout.

Les lecteurs du Monde sur le flanc de la truite, d’Iotékha’, du Vacarmeur ou de La liberté des savanes (Boréal, 1997 à 2017), manières de « notes sur l’art de voir, de lire et d’écrire », se souviendront du paradis de Robert Lalonde. Au fil des livres et des carnets, depuis plus de vingt ans, l’écrivain nous avait invités à le suivre dans ses affûts et dans ses « chasses subtiles ».

Mais dans la nuit du 26 décembre 2018, ce monde a basculé. Un problème électrique a transformé en brasier l’immense et vieille maison de Sainte-Cécile-de-Milton en Montérégie qu’il habitait avec sa compagne depuis plus de quarante ans.

« Quand on a constaté ce que c’était et que les pompiers sont arrivés, c’était déjà trop tard », raconte l’écrivain de 73 ans au bout du fil. Les pompiers sortaient de la maison les livres qu’ils essayaient de sauver par paquets gelés, « épais et lourds comme des blocs d’ardoise ». « Et quand ce n’est pas le feu, c’est l’eau qui détruit tout. À un moment, je leur ai dit : “Arrêtez-moi tout ça.” Je cherchais de toute façon à élaguer cette bibliothèque. Ça s’est fait radicalement », philosophe-t-il aujourd’hui en riant.

Des livres partis en fumée

« Presque tous mes livres sont partis en fumée », écrit-il dans La reconstruction du paradis, le nouveau volume de ses carnets. 4000 bouquins partis chez le diable, avec leurs soulignures et leurs annotations. Envolées, les traces lentes de toute une vie de grand lecteur et d’une infatigable passion pour apprendre et pour transmettre.

Une catastrophe ? Un enfer ? Une fois passée la surprise d’être vivant, il a fallu vite se ressaisir. L’occasion inattendue — mais peut-être encore vaguement souhaitée — d’un immenselâcher-prise. « Ce qui a démarré ce livre, en fait, c’est l’étonnement dans lequel je me suis trouvé de ne pas être désespéré, explique-t-il. Il y avait une part de soulagement. Une espèce de bon débarras qui m’a surpris, parceque j’étais très attaché à l’endroit et qu’on y a beaucoup travaillé. »

Après avoir un temps envisagé de reconstruire, consulté des architectes, cabotant d’un chalet prêté par des amis à un autre, le couple s’est posé dans une maison située en bordure de North Hatley, près du lac Massawippi dans les Cantons-de-l’Est, y transplantant « hémérocalles, œillets, campanules, lilas, cœurs saignants, pivoines, delphiniums », tous patiemment déménagés depuis « l’ancien Éden retourné en savane ».

C’est ma grande question en ce moment. Est-ce que ça va nous convaincre de lâcher prise sur la performance, la vitesse, le soi-disant progrès ? Est-ce qu’on va faire les choses autrement ? Je ne crois pas. Et j’espère en publiant ce livre qu’on verra que je ne suis pas le seul à souhaiter qu’il y ait une métamorphose.

 

Un « virage radical », un second début, sinon un quatrième, qui s’est avéré bénéfique, avoue-t-il. Même s’il lui aura fallu faire le deuil d’un formidable terrain de jeu et de cette maison pleine de vie et de souvenirs où étaient passés tant de gens depuis tant d’années.

Sans jamais s’apitoyer, retroussant ses manches, Robert Lalonde a de la même façon repris la plume. « Quarante et une années dans la vieille maison compliquée, cinquante acres de savane inapprivoisable, nos trembles et bouleaux chaque hiver brisés par le verglas, l’immense jardin entretenu, c’est le cas de le dire, d’arrache-pied, et puis l’effrayante pesanteur des habitudes », écrit-il dans les pages denses, lestes et peaufinées de ses nouveaux carnets.

En compagnie de Walt Whitman

Parmi les quelques livres qui ont été épargnés par l’autodafé, Feuilles d’herbe, le chef-d’œuvre de WaltWhitman (1819-1892), l’un des poètes américains les plus innovateurs et influents du XIXe siècle, lui a servi de boussole pour traverser sa catastrophe personnelle et les temps difficiles que nous vivons tous.

Persuadé « que le courage peut venir de l’imitation », Robert Lalonde s’est mis en tête de traduire pour le plaisir tout Leaves of Grass, qui entre en une formidable résonance avec les épreuves qu’il traverse et avec l’état d’esprit qu’il entend adopter. « À venir encore, des millions de soleils… »« Toujours vivant, toujours de l’avant ! » « On ne sait ni quoi ni comment, mais quelque chose surgira / qui demandera qu’on lutte plus vaillamment encore », écrit Whitman, dont les mots et l’esprit traversent ainsi tout le livre — en compagnie de Giono, d’Erri de Luca ou d’Ocean Vuong.

Libéré de « l’épouvantable poids des habitudes qui tout à coup n’est plus là », l’écrivain s’est vu offrir par le destin une sorte de cure de rajeunissement. « Mais il y a eu surtout pour moi une façon de renouer avec quelque chose que j’étais peut-être en train de perdre. J’étais peut-être aussi en train de me dire que j’étais plus vieux que je ne le suis. » Alors qu’au fond, croit-il, l’âge est une aberration. Une aberration qui peut nous mener loin.

Des réflexions qui lui font penser à son ami Jean-Didier Vincent, neurobiologiste et écrivain, qui dans La chair et le Diable (Odile Jacob, 1996), explications scientifiques et opérations au cerveau à l’appui, raconte que le désir de sérénité chez l’homme est une espèce d’appel de la mort. Pour Robert Lalonde, la cause est entendue : « Au fond, il n’y a pas de confort possible. Peut-être qu’on a trop voulu se rendre confortables, se mettre à l’abri de tout, tout en mourant d’inquiétude par ailleurs. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Ce livre, au fond, Robert Lalonde l’a fait surtout pour bien réaliser ce qu’il lui arrivait.

D’une catastrophe à l’autre

Avec l’arrivée de la pandémie de COVID-19 — dans la vie et dans les carnets de l’écrivain —, ce sont ainsi deux réalités au potentiel tragique qui viennent se télescoper, formant au-delà de l’anecdote l’un des aspects les plus intéressants de La reconstruction du paradis. De quoi nourrir l’idée plus générale de recommencement, du besoin urgent et primordial de s’arrêter et de faire un pas de côté, toujours présent dans l’œuvre de Robert Lalonde. De se mettre à regarder et à voir vraiment autour de soi.

Ce livre, au fond, Robert Lalonde l’a fait surtout pour bien réaliser ce qu’il lui arrivait. Mais aussi parce qu’il a l’impression que nous essayons un peu tous d’imaginer ce que la catastrophe, au sens large, risque de faire de nous. « C’est ma grande question en ce moment. Est-ce que ça va nous convaincre de lâcher prise sur la performance, la vitesse, le soi-disant progrès ? Est-ce qu’on va faire les choses autrement ? Je ne crois pas. Et j’espère en publiant ce livre qu’on verra que je ne suis pas le seul à souhaiter qu’il y ait une métamorphose. »

« Je ne pense pas qu’on pourra s’en tirer sans renouer les uns avec les autres, poursuit-il, et on verra de quelle façon. On vit d’espoirs, mais pas beaucoup de gestes. Moi, ce que je peux faire, c’est écrire, c’est ça mon affaire. »

Ni sage ni particulièrement résigné, l’auteur du Petit aigle à tête blanche s’est vite retourné et a choisi de faire autre chose de cette épreuve du feu : une chance de recommencement, l’occasion de se débarrasser de vieux papiers et de s’alléger de tout le superflu que l’on peut accumuler au cours d’une vie. Une forme de résurrection. « Bienheureux incendie qui m’a redonné l’inutile et indispensable passion de me laisser vivre », écrit-il, lui dont le travail de comédien au théâtre, comme tant de ses camarades, a été mis en sourdine.

À quelque chose malheur est bon. Et le nouveau paradis n’a peut-être rien à envier à l’ancien. Il est peuplé de souvenirs embarqués, d’arbres majestueux, d’oiseaux de passage, de dizaines de chevreuils. Et d’un écrivain en résidence.

Voilà ce que nous dit Robert Lalonde dans ce livre, qui « ne célèbre pas autre chose que la menace et la splendeur ».

 

La reconstruction du paradis

Robert Lalonde, Boréal, Montréal, 2021, 184 pages

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