«Une forme claire dans le désordre»: quatuor pour voix seules

L'autrice Éléonore Létourneau
Photo: Melany Bernier L'autrice Éléonore Létourneau

Bien que le récit se déroule en mai 2020, à Rome, la pandémie n’existe pas dans Une forme claire dans le désordre, Éléonore Létourneau (Il n’y a pas d’erreur : je suis ici, 2018) ayant préféré réunir ses quatre personnages « dans un repli du temps, à l’abri de tout ce qui nous a traversés ». Et l’on ne saurait le lui reprocher puisque cela sied parfaitement à la nature introspective de ce roman délicat et nuancé où l’autrice, une fois de plus, traite avec brio de l’implacable passage du temps.

« Vingt années s’étaient écoulées de ce nouveau millénaire qu’ils avaient à l’époque chargé de tous les espoirs. La distance résistait au calcul : c’était encore hier et déjà une autre vie. »

Afin de souligner le 20e anniversaire de leur résidence à la villa Médicis, Thomas, musicien québécois, a voulu réunir à Rome la douzaine de pensionnaires de sa cohorte. Or, seuls Adèle, romancière française, Yosr, photographe tunisienne, et Peter, artiste multidisciplinaire suisse, ont répondu à l’appel.

Malgré le plaisir des retrouvailles, les festins arrosés partagés, le soleil éclatant, la mélancolie plombe bientôt l’atmosphère, chacun demeurant dans sa bulle, plongé dans ses pensées, occupé à faire le bilan de sa vie. « Ils cherchaient à reproduire leurs habitudes d’alors, à retrouver ce qu’ils avaient aimé de cette ville, mais tout ça n’était encore qu’une mise en scène stérile. »

Sondant tour à tour leurs souvenirs, Éléonore Létourneau renforce l’illusion que la villa patinée par le temps réunit sous son toit quatre solitudes qui peinent à se reconnaître, à mesurer ce que chacun a vécu de son côté. « Normalement, les gens se retrouvent, comme ça, après vingt ans, et s’exclament : c’est fou, t’as pas changé. Eh bien, autant le dire, c’est faux. Nous avons changé énormément… » dira Yosr, la plus lucide du groupe.

Ce faisant, la romancière esquisse finement un portrait impressionniste des années 2000, théâtre de désillusions et de révolutions. Et alors que la séparation approche, elle rappelle qu’au-delà de la distance physique et temporelle, il y a des liens d’amitié qui ne peuvent se briser. « Quelque chose en eux demeurait inchangé, malgré les années écoulées, les vies dispersées. »

Une forme claire dans le désordre

★★★ 1/2

Éléonore Létourneau, VLB éditeur, Montréal, 2021, 139 pages