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L’Autochtone invisible

L'écrivain et anthropologue, Gilles Bibeau
Photo: Courtoisie L'écrivain et anthropologue, Gilles Bibeau

L’automne dernier, la mort, à Joliette, d’une Autochtone de la nation attikamek, Joyce Echaquan, victime de maltraitance raciste par des soignantes, a éclairé de façon brutale ce que Gilles Bibeau appelle « la part effacée du Québec ». Dans son essai Les Autochtones, l’anthropologue aborde, écrit-il, le « nord-est de l’Amérique, là où se sont élaborés du mélange et du métissage à travers emprunts mutuels et résistance des identités ».

Pour mieux cerner la notion de métissage, Bibeau, né à Sorel en 1940, entend pratiquer, explique-t-il, l’« histoire à parts égales » pour « échapper aux pièges de l’histoire coloniale classique qui privilégie les sources documentaires exprimant, avant tout, le point de vue des Européens ». Il accorde beaucoup d’importance aux traditions orales innues recueillies, entre autres, par l’ethnologue Rémi Savard.

Selon ces traditions, « les Français se crurent autorisés », résume Bibeau, « à s’emparer, en vertu de leur prétendu “droit de découverte”, de la terre d’un peuple jugé “païen et sauvage” ». L’essayiste conclut : « Les “cadeaux” que les Français » offraient aux Innus « visaient à les amadouer et à prendre en temps opportun l’ensemble de leur terre ». Mais, à l’inverse de l’esprit dominateur perçu par les Autochtones, il reconnaît, comme le géographe Jean Morisset, la présence d’un métissage fraternel.

Photo: Rogerio Barbosa Agence France-Presse La figure iroquoise de Kateri Tekakwitha aurait symbolisé le lien secret, en Nouvelle-France, entre la spiritualité occidentale et la spiritualité amérindienne, au point d’atteindre, écrit étonnamment l’anthropologue, «une éblouissante beauté».

Artisans de ce rapprochement, que Bibeau décrit comme une « belle part d’“ensauvagement” », les coureurs des bois de la Nouvelle-France en transmirent très peu l’héritage, déplore-t-il, à leurs descendants qui, pour la plupart, seront agriculteurs. L’anthropologue a toutefois la sagacité de déceler dans l’hermétique roman Beautiful Losers (1966), de Leonard Cohen, artiste issu de la communauté juive montréalaise, une survivance de l’antique métissage.

D’après Bibeau, Cohen situe le croisement tragique des identités autochtone, québécoise et anglo-montréalaise à l’ombre du souvenir de la figure iroquoise de Kateri Tekakwitha. Cette mystique aurait symbolisé le lien secret, en Nouvelle-France, entre la spiritualité occidentale et la spiritualité amérindienne, au point d’atteindre, écrit étonnamment l’anthropologue, « une éblouissante beauté ».

Mais ce n’est pas tant en exploitant une thématique autochtone que nos écrivains se distingueront des Européens qu’en s’affranchissant de l’influence européenne par une sensibilité inédite qui, seule, pourra faire d’eux des Autochtones dans l’âme, sans pose ni poncifs. L’essayiste devrait se souvenir de la pensée de Melville formulée en 1850 : « Aucun Américain ne devrait écrire comme un Anglais ou un Français ; laissez-le écrire comme un simple être humain, alors il sera sûr d’écrire comme un Américain. »

Cela donnerait encore plus de profondeur à « la part de l’Autochtone » que Bibeau valorise en nous pour réparer, selon lui, « l’effacement » de celle-ci » dans l’identité québécoise.

 

Extrait de «Les Autochtones»

Il est vrai que nos racines françaises nous définissent, mais nous sommes aussi métissés, réellement et symboliquement, du sang des Autochtones ; un bon nombre de nos ancêtres furent, à l’origine, des coureurs des bois. Or, ce n’est qu’en retournant à l’ensemble des tensions bipolaires inscrites au coeur de l’identité québécoise qu’on pourra peut-être ouvrir une voie permettant d’accueillir l’altérité intérieure représentée par l’Autochtone.


Les Autochtones. La part effacée du Québec.

★★★ 1/2

Gilles Bibeau, Mémoire d’encrier, Montréal, 2020, 360 pages