Les espaces de travail des bibliothèques publiques finalement ouverts à tous

L’Association des bibliothèques publiques du Québec hésitait encore mercredi quant à l’interprétation des consignes.
Marie-France Coallier Le Devoir L’Association des bibliothèques publiques du Québec hésitait encore mercredi quant à l’interprétation des consignes.

Les espaces d’étude et de travail individuel des bibliothèques publiques du Québec seront finalement ouverts à tous, et pas seulement aux étudiants, comme l’a d’abord annoncé le premier ministre François Legault dans son point de presse du 6 janvier dernier. Une nouveauté de pandémie pour les bibliothèques publiques. Mais une habitude instaurée depuis déjà des mois pour les bibliothèques collégiales et universitaires. Y a-t-il deux poids, deux mesures dans la façon de gérer les bibliothèques pendant la crise sanitaire ?

« Les bibliothèques publiques (autres que celles tenues par des écoles ou universités) sont fermées, sauf qu’il est possible d’aller au comptoir de prêt et d’étudier dans une salle ou un espace de travail individuel (comprendre ici une seule personne par salle/ espace) », a indiqué au Devoir Marjorie Larouche, des relations avec les médias du ministère de la Santé. Cette précision est arrivée 12 jours après l’annonce du premier ministre, avec un décret modifié qui cette fois suit ces propos. Et après une série d’interprétations contradictoires données par le ministère de la Santé.

Recoudre la fracture numérique

Pour mémoire, M. Legault avait annoncé publiquement l’ouverture dès le 11 janvier des espaces de travail dans les bibliothèques publiques aux étudiants seulement. Cette limitation choquait plusieurs bibliothécaires, selon ce qu’a pu constater Le Devoir, qui estiment qu’un des mandats de leurs établissements est aussi de recoudre la fracture numérique en permettant un accès gratuit à des ordinateurs et à Internet aux usagers qui en ont besoin. Le 10 janvier, l’arrêté ministériel rendait possible l’ouverture complète des bibliothèques, ce que le ministère de la Santé confirmait. Le lendemain, reculade. « Par rapport à hier, la santé publique vient de me dire ceci : bien que le décret indique une pleine ouverture des bibliothèques, il faudrait parler d’un accès limité aux comptoirs et pour la clientèle étudiante », corrigeait alors Robert Maranda, des relations médias du ministère.

À l’Association des bibliothèques publiques du Québec, on hésitait encore mercredi quant à l’interprétation de la consigne. « L’arrêté permet le “ travail individuel”. Les sites gouvernementaux (quebec.ca et ministère des Affaires municipales et de l’Habitation [dont relèvent aussi les bibliothèques publiques]) parlent de réserver les espaces de travail aux élèves et aux étudiants ainsi qu’aux “ personnes ayant un besoin urgent ou particulier d’utilisation des services Internet” », soulève la directrice générale Ève Lagacé.

Ces allers-retours dans les consignes données aux bibliothèques publiques détonnent du traitement réservé aux bibliothèques scolaires depuis le début de la pandémie, et des permissions accordées à leurs usagers depuis plus longtemps. À la bibliothèque de McGill, « depuis septembre, trois bulles d’étude ont été créées en conformité avec les lignes directrices provenant du gouvernement. Nos étudiants doivent réserver leur place avant de venir en bibliothèque », explique la vice-doyenne par intérim aux services aux usagers, Katherine Hanz.

À l’UQAM, depuis l’automne, « les espaces ont été réaménagés pour s’assurer d’avoir une distance de deux mètres entre chaque place. Ces places sont disponibles sur réservation, et du personnel a été embauché pour nettoyer tous les espaces après le départ de leur occupant ». Une centaine d’espaces individuels de travail sont ainsi disponibles sur réservation, précise Jenny Desrochers, directrice de la division des relations avec la presse.

À la bibliothèque de McGill, depuis septembre, trois bulles d’étude ont été créées en conformité avec les lignes directrices provenant du gouvernement. Nos étudiants doivent réserver leur place.

 

Dans ces deux cas, seuls les employés des bibliothèques sont autorisés à circuler dans les rayons. Le prêt de documents réservés est aussi disponible. À la bibliothèque de l’Université Laval, le ramassage de documents a repris en mai dernier et la réouverture des espaces a eu lieu fin août, sans réservations, mais uniquement pour les étudiants, professeurs et employés de l’université.

Un accès limité pour les enfants

Les réouvertures s’étaient déroulées mêmement du côté des bibliothèques collégiales. « Les espaces de travail individuel sont courus », mentionne Lucie Delhomme, responsable du Regroupement des bibliothèques collégiales du Québec. « Les étudiants en ont besoin. Dans plusieurs collèges, la bibliothèque est le seul espace de service qui leur est encore accessible. Les bibliothèques collégiales maintiennent donc ce service autant que les consignes sanitaires en vigueur le permettent. »

Au primaire et au secondaire, les réactions des écoles sont multiples. « Les écoles secondaires permettent, en général, les visites de classes [en bibliothèque] », précise le président de l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires, Pierre Van Eeckhout. « Au primaire, c’est très variable. Certaines écoles ont fermé leur bibliothèque dès le mois d’octobre, d’autres permettent à leurs enseignants d’aller prendre des bacs de livres une fois par mois pour varier les livres présentés aux élèves. D’autres permettent une visite d’un groupe par jour avec 24 heures de délai entre chaque visite de manière à aseptiser naturellement les locaux entre chaque visite. »

Certaines écoles ont aussi eu besoin d’utiliser la bibliothèque à d’autres fins, distanciation oblige. « Mais il est sûr que l’accès aux livres n’est pas le même pour les élèves depuis le début de la pandémie », note le président. « On peut penser que les élèves plus défavorisés, ou dont les parents n’ont pas l’habitude de fréquenter les bibliothèques publiques, ont eu un moins grand accès, et de moins grandes chances de lire depuis maintenant bientôt un an, ce qui pourrait avoir des répercussions à moyen ou même à long terme chez certains d’entre eux, surtout chez les petits de première ou deuxième année du primaire qui apprennent à lire ou consolident les bases de la lecture », analyse-t-il.

Est-ce à dire que les consignes et directives pour les bibliothèques scolaires, relevant du ministère de l’Éducation, ont été données tôt, et clairement, sans valse-hésitation ? « Oui », tranche franchement Katherine Hanz. C’est ce qui a fait que ces bibliothèques ont pu s’adapter plus rapidement.

Et même de réagir avec agilité : « La participation de la bibliothèque de McGill à l’entente de service d’accès temporaire d’urgence intervenue avec HathiTrust nous permet de fournir un accès temporaire à deux millions de titres sous droit d’auteur qui correspondent à une vase portion de la collection d’œuvres imprimées de l’Université McGill. Tant que les exemplaires physiques demeurent inaccessibles, l’accès numérique à ces livres est disponible. Ce service temporaire permet à tous les étudiants, peu importe où ils se trouvent dans le monde, d’accéder à l’ensemble de cette collection. » Ce service a été mis en place dès le mois d’avril dernier. Reste à comprendre pourquoi les bibliothèques publiques sont, elles, considérées et informées différemment par le gouvernement.

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