Sylvie Laliberté, entre les lignes

Avec son nouveau livre, c’est dans son histoire personnelle que l’artiste multi-disciplinaire plonge.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Avec son nouveau livre, c’est dans son histoire personnelle que l’artiste multi-disciplinaire plonge.

Sur la couverture de son livre, une jeune femme assise porte un entonnoir sur la tête. Pour les alchimistes, l’entonnoir, lorsque son ouverture est tournée vers le haut, était un symbole de transmission du savoir. Lorsqu’il est tourné vers le bas, c’était un symbole de déraison, ou d’ignorance.

Pour Sylvie Laliberté, c’est le symbole de la honte. La honte de la maladie mentale qui tache l’apparence immaculée d’une famille de la classe moyenne. Comme des draps sales qu’on se garde bien d’exhiber.

C’est le poids de cette dissimulation que Sylvie Laliberté explore dans son dernier livre, J’ai montré toutes mes pattes blanches je n’en ai plus, qui paraît aux éditions Somme toute. Elle explore la honte, mais aussi le deuil de son frère, disparu en 2018, et qui était l’unique témoin de la supercherie familiale, alors que le père, souffrant de maladie mentale, était interné à répétition, mais que la famille, pour donner le change, continuait de montrer patte blanche en public. Son livre est une lettre qui lui est adressée.

Malgré la noirceur du sujet, Sylvie Laliberté garde son inimitable fraîcheur acidulée et ses jeux de mots, elle qu’on a souvent qualifiée de « fausse naïve ». « Quel temps veux-tu ? Je te les offre tous. J’ai le présent du passé intérieur », écrit-elle.

Des pattes, cette artiste multidisciplinaire, à la fois écrivaine, chanteuse et artiste en arts visuels, en a déjà montré quelques-unes. Le livre Quand j’étais italienne, également publié chez Somme toute, racontait la difficile intégration de sa mère italienne, Angelina, et l’enfermement de son grand-père à Petawawa pendant la guerre. On y trouvait aussi de ces phrases chocs dont elle a le secret, impossibles à oublier. « Les enfants sont plus beaux que nous, mais ils sont plus petits », par exemple.

Détournement d’enfance

Avec son nouveau livre, c’est dans son histoire personnelle qu’elle plonge, à travers le prisme de souvenirs que seuls elle et son frère partageaient, d’une vérité qu’il était impossible à dire, à nommer, dans une famille dysfonctionnelle de la classe moyenne montréalaise menée par un père souffrant de maladie mentale. « C’est difficile de grandir dans un environnement comme ça, dit-elle en entrevue. C’est comme un détournement d’enfance. »

Dans cette enfance dans une famille aisée où le père, mathématicien brillant, a des absences terrifiantes et où s’égrènent les diagnostics : « dépression, maladie affective bipolaire, psychose maniaco-dépressive, schizophrénie », les enfants sont laissés à eux-mêmes, incapables de trouver un sens au programme qu’on leur soumet. Et il n’est sans doute pas étonnant qu’un livre de Réjean Ducharme, ce familier des huis clos enfantins, ait été trouvé sur la table de chevet du frère de Sylvie Laliberté, mort dans son sommeil, emporté par un arrêt cardiaque.

J’ai eu la chance de comprendre ce qui se passait. Pendant longtemps, c’était trop difficile, je n’y arrivais pas. Mais avec le temps, j’ai compris que ça n’était pas de sa faute. C’était quelqu’un de vraiment bien.

 

« Schizophrénie » ou « dépression », ce ne sont pas des mots qui ont leur place dans le contexte où l’émission Papa a raison défonce les cotes d’écoute à la télévision, et où la mère répète aussi ces mots, « papa a raison », pour bien entrer dans le moule prescrit, raconte-t-elle.

Certains diagnostics sont, cependant, plus acceptables socialement que d’autres. Mais à l’époque, ce sont les policiers qui interviennent au moment des crises, ce qui écorche passablement la sacro-sainte image de la bonne famille de la classe moyenne qui a une belle maison, de beaux vêtements, de bons meubles. « On appliquait le programme de la classe moyenne », dit-elle. L’argent et les études ne sont pas, pourtant, constate-t-elle, « un gage de bonheur ».

« Je ne veux plus jouer le jeu de ces apparences », dit-elle.

Un mur de mots

En entrevue, elle dit même que ça n’est que la quarantaine entamée qu’elle a fini par comprendre que son père n’était pas responsable de ses actes. « J’ai eu la chance de comprendre ce qui se passait. Pendant longtemps, c’était trop difficile, je n’y arrivais pas. Mais avec le temps, j’ai compris que ça n’était pas de sa faute. C’était quelqu’un de vraiment bien. Dans le livre, je me demande comment la maladie peut arriver à quelqu’un de bien, de droit, de sympathique et de généreux. »

Elle ajoute aussi que le décès de son père, après celui de sa mère, l’a aidée à écrire ce livre.

Les mots de Sylvie Laliberté s’étalent comme des fleurs sur les espaces blancs des pages, des espaces comme des silences chargés de non-dits. « C’est très important. Il y a ce que j’écris et ce que je n’écris pas. Je suis contente d’avoir un éditeur qui accepte de travailler avec des pages blanches. »

J’ai montré toutes mes pattes blanches je n’en ai plus est aussi un livre sur l’expérience du deuil, « une lettre morte à mon frère mort », « le seul qui pouvait comprendre », dit-elle.

Pour restituer ses souvenirs, il y avait l’écriture. « J’ai commencé à écrire parce que ça me permettait d’exister un peu », dit-elle. « Je vais mettre un mur entre toi et moi : un mur de mots », écrit-elle. Exister, au-delà des apparences.

 

J’ai montré toutes mes pattes blanches je n’en ai plus

Sylvie Laliberté, Somme toute, Montréal, 2021, 199 pages