«Ici pour aller ailleurs»: un voyageur malgré lui

Encore peu traduit en français, Geoff Dyer, né en 1958 dans le sud-ouest de l’Angleterre et vivant à Los Angeles depuis 2014, est l’auteur de quelques romans, mais il s’est surtout fait remarquer pour ses essais, à la manière très originale.
Photo: Marzena Pogorzaly Encore peu traduit en français, Geoff Dyer, né en 1958 dans le sud-ouest de l’Angleterre et vivant à Los Angeles depuis 2014, est l’auteur de quelques romans, mais il s’est surtout fait remarquer pour ses essais, à la manière très originale.

Un voyage n’est pas toujours le vagabondage idyllique qu’on s’imaginait. Il arrive que l’expérience tourne mal ou que la destination ne nous offre pas ce que l’on croyait y trouver.

Attendre seul sa valise au petit matin devant un carrousel à bagages qui tourne sans fin, avant d’apprendre que vos sous-vêtements ont pris la mauvaise correspondance. Armé de vos maigres talents de mime, partir à la recherche d’une pharmacie pour endiguer une gastro carabinée. Faire le guet toute la nuit à la lumière de votre téléphone portable pour faire barrage à des hordes de punaises de lit assoiffées de sang.

À Bogotá, à Naples, dans un tout-inclus endormi de la Playa Maya ou dans le Vieux-Delhi, le pire peut arriver. Et si au contraire rien n’arrivait, rien du tout, ne serait-ce pas encore pire ?

« Notre destination n’est jamais un lieu, mais une nouvelle façon de voir les choses », écrivait Henry Miller dans Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch. C’est un peu la manière de voyager de Geoff Dyer dans Ici pour aller ailleurs, une collection éclectique de textes où les déplacements s’accompagnent souvent de quelques regrets — et où c’est parfois l’imprévu qui devient central.

Encore peu traduit en français, Geoff Dyer, né en 1958 dans le sud-ouest de l’Angleterre et vivant à Los Angeles depuis 2014, est l’auteur de quelques romans, mais il s’est surtout fait remarquer pour ses essais, à la manière très originale, sur le jazz, D.H. Lawrence ou Tarkovski. Dans ces textes qui sont de son propre aveu un « mélange de fiction et de non-fiction », il adopte la posture d’un voyageur réfractaire. Un côté grincheux bien assumé que vient heureusement balancer une forte dose d’humour, mélange bien anglais d’autodérision et d’érudition.

Au tout dernier jour d’un voyage en Chine, pendant une visite de la Cité interdite de Pékin, « une ville cauchemardesque », la rencontre d’une amie de l’éditrice qui le pilote l’ensorcelle et le plonge d’espoirs en déceptions.

En plein hiver, un voyage dans le nord de la Norvège pour aller observer des aurores boréales avec sa compagne tourne à la farce, alors que tous deux sont « estomaqués par le froid et par le prix des choses » avant même une excursion catastrophique en traîneau à chiens. Et pas la moindre trace d’une aurore boréale. « Tout, dans cet environnement, était hostile à la photographie, à l’habitat humain, au tourisme ou au bonheur. »

À Tahiti, où il se trouve pour une espèce de pèlerinage sur les traces de Gauguin, la douce torpeur des lieux et de ses habitants lui laisse l’impression de s’immerger dans une toile du peintre français. « Quelle différence, écrit-il, y a-t-il entre voir quelque chose et ne pas le voir ? Plus précisément, quelle différence entre voir Tahiti et ne pas voir Tahiti, entre aller à Tahiti et ne pas y aller ? La réponse à cette question, qui répond en réalité à une question tout à fait différente, est qu’il est possible d’aller à Tahiti sans voir Tahiti. »

Qu’il sonne à l’ancienne adresse d’Adorno à Los Angeles ou qu’il prenne la route pour aller voir lafameuse Spiral Jetty, au bord du Grand Lac Salé de l’Utah, « l’ultime et insaisissable Graal du land art », Geoff Dyer pose en pèlerin coupable, timoré ou récalcitrant.

Voilà un drôle de bouquet d’antirécits de voyage, aussi vifs qu’intelligents, qui nous font voir les choses d’une autre façon.

Ici pour aller ailleurs

★★★ 1/2

Geoff Dyer, traduit de l’anglais par Pierre Demarty, Éditions du Sous-Sol, Paris, 2020, 224 pages