Tillinac catho

Écrivain racé et franc-tireur à ses heures, le romancier français Denis Tillinac ne supportait plus l'injuste sort réservé au catholicisme en Occident et plus particulièrement en France. Dans un essai aux allures de pamphlet intitulé Le Dieu de nos pères et magnifiquement rédigé, il se livre donc à une vigoureuse «défense du catholicisme» qui réconfortera ses coreligionnaires abasourdis par une modernité frelatée et oublieuse de ses racines.

La civilisation occidentale, selon lui, doit presque tout à la catholicité. «Le christianisme, écrit-il, a inspiré l'humanisme moderne; l'avènement du scepticisme est son triomphe paradoxal. Émanciper l'âme du sacré, l'esprit des tabous, le coeur des attachements, c'est le propos des Évangiles, indéniablement.» Aussi, c'est de ce génie que Denis Tillinac a voulu faire l'éloge, tout en rappelant la nécessité de le préserver.

Le plaidoyer repose sur un credo clair: «La réalité de l'esprit est un fait. Esprit et matière ont partie liée dans l'univers. Un ordre mystérieux régit cet univers. Le fin mot du mystère réside forcément outre-monde. C'est Dieu.» Contre les esprits superficiels qui ne voient qu'aliénation ou névrose dans la foi religieuse ou encore qui affirment que celle-ci ne sert qu'à justifier l'exploitation de l'homme par l'homme ou la folie guerrière, le catholique Tillinac se rebiffe : «"Ni Dieu ni maître": contradiction grossière. Sans Dieu, sans le Dieu des chrétiens qui néantise toute hiérarchie sociale, les "maîtres" ont beau jeu d'imposer leur fric, leurs armes ou simplement la supériorité de leur intelligence.» Au matérialisme philosophique qui prétend rendre l'homme à lui-même dans un exercice de lucidité libérateur, il réplique: «Au nom de qui ou de quoi réclamer justice pour les pauvres? À quoi bon soulager la souffrance des hommes? S'ils ne sont qu'une broyeuse de sensations ou un synthétiseur de codes, où réside leur dignité? Si leur angoisse n'est qu'une peur animale, en plus sophistiqué, en quoi est-elle digne de respect? Si Dieu ne la fonde, si la charité ne l'anime, la fraternité n'est qu'un réflexe biologique d'autodéfense de l'espèce. Pourquoi en faire une vertu?»

Le respect et l'ouverture à l'égard des autres traditions religieuses, écrit Tillinac, s'imposent aux catholiques, qui doivent, cependant, savoir décliner leur filiation pour que ces rencontres soient fécondes. L'antisémitisme, précise-t-il, contredit la logique chrétienne. Quant à l'islam, en Europe, il doit, ni plus ni moins, être reçu «avec tous les honneurs dus à un hôte étranger».

Extrêmement sévère à l'égard d'un certain individualisme occidental zen qui s'inspire de dérivés du bouddhisme et de l'hindouisme pour professer une idéologie du «bien dans sa peau», Tillinac refuse cette invitation à la passivité qui renie «l'esprit évangélique de révolte»: «Or, la dignité de l'homme, en tout cas de l'Occidental, singulièrement du chrétien, c'est d'être mal dans sa peau. À l'étroit dans son ego. Insatisfait. Déchiré. Angoissé dans sa quête du salut. Frustré dans ses apartés avec le bonheur, parce qu'au comble des ivresses le bonheur nous délivre un message, toujours le même: voici le prélude, la symphonie viendra à son heure. Entre-temps il faudra affronter le tragique de notre condition. Défier le mal. Regarder la mort en face.»

Contre la tentation de l'élitisme et du repli dans un cercle de happy few qui guette une Église qui s'imagine ainsi jouer la qualité contre la quantité, l'écrivain plaide en faveur d'une approche plus généreuse et plus audacieuse qui, sans renier les fondements de la tradition, n'oublie pas ses valeurs d'accueil et de miséricorde. Au sujet des positions officielles de l'Église sur la sexualité, par exemple, il écrit bellement: «Si Dieu est Dieu, ce que je crois, il se fiche éperdument de l'usage éventuel de la pilule, du stérilet ou de la capote dite anglaise. Ce qui lui importe, c'est la teneur des émotions, dans le huis clos où deux anatomies cherchent avec une fébrilité inouïe ce qu'elles ne trouveront pas sans sa présence. [...] Si l'Église ose un aggiornamento sur la question de la chair, qui ne touche pas au dogme, je suis convaincu qu'elle démultipliera aussitôt son influence. C'est tout le mal que je lui souhaite.»

La foi, la liberté et la raison, quoi que certains en pensent, écrit Denis Tillinac, sont faites pour s'entendre: «Croire, c'est cheminer dans des ténèbres avec une chandelle qui vacille. Si elle s'éteint, la nuit est sans lune. C'est dans les paroisses des incroyants que le dogme ne doute de rien.» C'est à défendre cette thèse, courageuse de nos jours, que cet énergique essai se consacre.

louiscornellier@parroinfo.net
1 commentaire
  • Pierre - Abonné 21 juillet 2004 12 h 14

    Merci de cette critique

    Bonjour M. Cornellier

    Un grand merci de cette critique intelligente d'un livre dont je comprends qu'il nous rappelle qu'il faut être prudent avant de rejeter l'héritage multi-séculaires du christianisme.