Écrire à Dieu

Écrire à Dieu. Y pense-t-on? Ceux et celles qui ont quelque chose à lui dire, en général, et ils sont nombreux, lui parlent. Mais lui écrire? L'essayiste français Guy Coq n'a-t-il pas raison quand il affirme: «Tu es bien Celui à qui il est absurde de prétendre écrire. Car ce dialogue qui s'établit avec Toi au coeur de la prière est à la fois trop intime et trop transcendant pour qu'une lettre soit autre chose qu'une trahison.»?

Un dialogue? Ça reste à voir. «Ainsi, écrit l'éditeur René Guitton, est née l'idée de ce livre. Dieu nous paraissait trop silencieux, il fallait l'interpeller.» D'où, donc, ces cent Lettres à Dieu qui, on le comprend toutefois assez vite, s'adressent peut-être, finalement, surtout aux hommes et aux femmes de bonne volonté qui fraient, souvent en le cherchant, avec le transcendant. Dieu, s'il existe, ce que croient la vaste majorité des participants à ce projet, sait déjà tout ça et plus encore. Aussi, c'est à ses créatures que ces témoignages de foi, de paix et de tolérance sont susceptibles de servir. Sans les autres, de toute façon, toutes les religions valables le professent, nous ne serions rien et notre Dieu se verrait condamné à l'inutilité ou à la contrefaçon. Prier, en ce sens, c'est toujours prier avec et pour les autres, ce que la formule de la lettre ouverte à Dieu, justement, permet d'emblée.

Chrétiens, musulmans ou juifs, pour la plupart, les cent épistoliers convoqués par René Guitton ont en commun la conviction que l'humanité de l'homme ne saurait se réduire à sa matérialité et le désir du dialogue interreligieux. «Nous avons refusé, précise l'éditeur, les inquisiteurs qui professent l'intégrisme, comme ceux des évolutionnistes qui opposent Darwin à Dieu et ceux qui pensent que Dieu est mort, citant Nietzsche à l'envi.»

Certains s'adressent à un Dieu proche, intime, qu'ils tiennent à remercier; d'autres, tout aussi croyants, interpellent un Dieu lointain qui suscite en eux plus de questions que de réponses; quelques-uns, enfin, n'hésitent pas à témoigner de la profonde et stimulante incertitude qui nourrit leur rapport à Dieu, qu'ils apostrophent.

Pourquoi, demandent plusieurs en se faisant les porte-parole de la multitude, la souffrance, l'injustice et le mal? Pourquoi tant de haine au nom, justement, de Dieu? «Je vous en supplie, Allah, Dieu, Adonaï, Rabbi mon Seigneur, écrit par exemple Khadidja Abada-Charlot, protégez-nous de ceux qui disent Vous servir.»

Écrivains (Abécassis, Messadié, S. Germain, Lanzmann), journalistes (Duquesne, Tincq), scientifiques (Cassé, Chamcham, Magnin), artistes (Y. Duteil, C. Pinoteau) et représentants religieux (G. Gilbert, S. Rougier, Boubakeur, Serfaty), les collaborateurs de ces Lettres à Dieu plongent au coeur du «paradoxe éprouvant» que Bruno Chenu résume ainsi: «Je Te connais, Toi, Dieu, comme un inconnu», et ils nous offrent, ce faisant, un fort beau livre qui dépasse le Dieu «très mode» évoqué par le journaliste Jean-Claude Petit.

Cent témoins, ça fait, comme on dit, beaucoup de monde à la messe, et les prières des uns et des autres finissent parfois par se répéter. C'est là, toutefois, un bien petit irritant que fait vite oublier la découverte de la profonde tradition de tolérance à laquelle se rattachent ces voix issues de confessions multiples. C'est à Voltaire, d'ailleurs, que revient le mot de la fin: «Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère [...].» Amen.

louiscornellier@parroinfo.net