Les oubliées de 2020

Kirill Kudryavtsev Agence France-Presse

Se sentir exclue

D’entrée de jeu, on est prévenu : « il n’y a personne ma fille / pour dire tu ne perdras pas la vue / ni autre chose ». À partir de là, il s’agit d’écrire des textes qui empêchent la dissolution, la disparition, dans un constat des petites agonies quotidiennes, des gestes perdus, des sentiments solubles. La poésie de Laurence Gagné se raccroche au moindre sursaut vital afin de ne pas sombrer.

« Merci de me ramasser / dans ton insomnie », confie-t-elle à un absent. N’a-t-elle pas « besoin d’épaules / pour la fin du monde », car « les gens vivent très peu » ? Voilà pour les fulgurances, pour ces moments de grâce que la nouvelle poète, qui en est à son premier recueil, nous offre comme des promesses dans ses Jardins de linge sale.

Quand la « je » du poème résiste à la déliquescence du monde, elle secoue l’apathie, et « ça arrive brusque comme les morceaux / d’envie de vivre. » On imagine la poète à l’affût de sa propre disparition, ne croyant pas à son importance ni à sa propre incarnation. Inquiète, elle surveille, scrute, cherche sa propre présence dans la présence des autres qu’elle réclame comme des bouées.

De là aussi le défaut de ce recueil qui ne sait pas imposer une ligne de force, tellement y est exacerbé l’énervement qui fait que les sujets sont abordés dans un tel désordre que l’ensemble devient confus, sinon un peu brouillon. Le lecteur croit alors qu’il n’ira réellement nulle part, porté qu’il est par cette voix angoissée qui suit sa propre contradiction.

Pourtant, certains passages sont convaincants, parce que le ton est frontal, sans recours, sans faille : « je peux faire une danse / sûrement faire cuire des pâtes partir un film / te raconter pourquoi tu vis ou bien / pourquoi mon cul / si la nudité ne convainc / plus personne. » On sent là que la poète a à s’affirmer, à revendiquer. Retenons au moins que s’il y a du linge sale à laver (des drapeaux entre autres), c’est que la vie se débat pour dépasser des limites, juste avant la « retaille d’avant les vraies heures / celles des réveille-matin / où [les] idées sur le monde sont bouffées / par les premiers chats / de l’aube ». Il y a beaucoup à sauver dans ce parcours.

Parvenir jusqu’à soi

Le recueil de Julie Roy est rose bonbon, assez beau pour provoquer la réminiscence des peppermints roses de nos enfances. Par chance, l’intérêt est ailleurs que dans son apparence qui aurait pu rebuter. Belle pour rien, suggère le titre, comme ce rose féminin imposant sa symbolique la plus tristounette, couvrant le féminin comme une chape de plomb, dès l’enfance justement, pour marquer une destinée contestable, détestable.

Dès le premier texte, la poète plonge à corps perdu dans ces miasmes : « J’ai mis toutes mes robes / et mes boucles d’oreilles / pour mon miroir // belle / pour / rien. » N’être belle que pour soi ne serait donc rien, souscrivant à une fatalité catastrophique. Comme dans le recueil de Laurence Gagné, la femme serait d’emblée dans l’exclusion d’elle-même. Chez Julie Roy, le poème avoue : « les édifices m’ignorent / personne ne demande rien. » Cette tragique mise au rancart montre ce rien-là d’existence minuscule, grossie à la loupe pour en faire apparaître les plaies à l’âme, creusées. Si la poète pleure, c’est qu’elle « ballerine », si elle danse, c’est avec « les patineurs russes / sur la glace de l’ordinateur ».

Ce serait d’une tristesse à pleurer s’il n’y avait ce ton posé à côté du malheur, cette façon d’en assumer les effusions pour en transcender le poids. Cette petite vie devient un grand sujet : « la vie me suit / n’importe où // je trouve mon cœur / dans les poubelles // je le prends / je le frotte // il brille / la nuit. » Une femme vit, dans sa chambre, dans la rue, dans la vie, se disperse et se rapaille, s’étonne de ce qu’elle est, là, au beau milieu de ce qui vit.

Ce recueil circonscrit cette présentation de soi au fil des heures qui défilent, d’où émerge une conscience aiguë des précarités. Que ce soit quand « l’enfant / déverse sa lumière / dans [s]es yeux » ou pendant ce « cours de poésie / à la piscine municipale / [quand] la vieille chinoise / nage une brasse si lente / qu’elle fleurit ». Mais si, pourquoi ne pas l’avouer, c’est presque naïf, mais d’une naïveté trompeuse, légèrement décalée vers le noir, elle s’engage avec une grande fragilité vers des instants si éphémères que la vie semble à bout de souffle, risque de sombrer.

Quand la poète souligne : « je dévisse / mes yeux / pour voir », on sait que c’est la paix qu’elle cherche, un lieu sans jugement pour se dévêtir justement, pour transcender le rose fatidique, au-delà, pour elle-même.

Pour dire quoi ?

En posant la question Le ciel est-il une bâche ?, Bianca Côté ne laisse pas l’espoir illuminer son texte. Or, la contrainte stylistique de l’autrice semble une réponse décalée à cette question tellement les textes sont hachurés, comme empêchés, contraints. Les poèmes ne sont que très rarement achevés, leur style sans souplesse donnant l’impression d’accumuler sans grâce des vers nominatifs, de simples constats qui coupent court à leur développement.

Or, pas vraiment. Il n’est pas sans intérêt d’entrer en contact avec une pensée qui doute : « J’ai découpé le silence / Menus morceaux / Superposés avec soin / Aucun adhésif / Rien ne bougeait. » Ce qui est triste là-dedans, c’est le relatif anonymat d’un pareil texte qui ne va pas au bout de son souffle, qui stroboscope le réel. Cinq vers ici. Pourquoi pas dix ? Ce style ne s’impose pas. Il faut alors se rabattre sur le contenu.

Et là encore, on se questionne devant plusieurs poèmes qui sont loin de vouloir répondre à la question titulaire.

Pourtant, ailleurs, la vraie force du recueil se démarque, au point qu’on se demande qui saura canaliser cette voix vers sa véritable singularité, sans complaisance. Comment ne pas saisir que, dans ce qui suit, on l’entend vraiment : « Je me suis laissée pour morte / Dans une ruelle sans niche / Gravelle bien gobée », ou encore « Au rendez-vous des vertèbres / J’irai lancinante / Chuchoter à ton cri / Qu’aucune note ne tient / Sans douleur. » Tout est là. On saisit en effet ce besoin d’être dans la parole, exactement.

Les jardins de linge sale | ★★★ | Laurence Gagné, Le Lézard amoureux, Montréal, 2020, 72 pages // Belle pour rien | ★★★★ | Julie Roy, L’Oie de Cravan, Montréal, 2020, 64 pages /// Le ciel est-il une bâche ? | ★★★ | Bianca Côté, Les Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2020, 76 pages