«Serge»: grand frère

Photo: Éditions Flammarion, photomontage «Le Devoir»

« Quand j’apprends une catastrophe à la radio et entends que les victimes ont dans les soixante ans, je me dis bon, c’est triste, mais ils ont vécu leur vie ces gens. Et puis je pense, c’est ton âge mon vieux, à peu de chose près vos âges à toi, Serge, Nana. Ne le sais-tu pas ? » se dit Jean Popper, narrateur de Serge.

Chronique familiale de Yasmina Reza (prix Renaudot pour Babyloneen 2016), Serge trace le portrait à la fois tendre, drôle et grinçant d’une fratrie juive non pratiquante d’origine hongroise qui vient de perdre sa mère. « La baraque de bric et de broc de notre famille, c’est toi mamie qui la tenais, a dit ma nièce Margot au cimetière. »

À la demande de Joséphine, fille de Serge, la fratrie Popper se rend sur les lieux où ont péri les siens : « AOCHWITZ ! s’est écrié Serge. Osvitz !! Comme les goys.  Apprends déjà à le prononcer ! Auschwitz ! Auschhhhhwitz ! Chhhh !… ! »

Alors que Serge affiche avec ostentation son indifférence au milieu des touristes en shorts fleuris chaussés de Crocs prenant des selfies sur les lieux de l’horreur « indicible », et que Jean ignore quelle attitude prendre (« J’ai oscillé entre froideur et recherche d’émotion qui n’est autre qu’un certificat de bonne conduite »), la tension est de plus en plus palpable. Arrive l’heure des règlements de compte : « Serge Popper a tiré les leçons de l’horreur, tant mieux, je te félicite, mais pas moi, et pas ta fille. Et Jean on ne sait pas, il est ton dévot. Mais si, tu es son dévot ! »

Dramaturge avant d’être romancière, Yasmina Reza a le sens de la réplique qui tue. Et elles fusent dans cette dispute qui éclate entre le narrateur, qui a le don de souligner, non sans affection, le ridicule de tout un chacun, son aîné, un perdant qui a du panache, et sa cadette, dont il cherche les vestiges de sa jeunesse.

Si mémorable et culottée soit la scène, celle-ci ne fait pas oublier les trop nombreux instants où le récit, chétif, avance à pas de tortue, où les personnages ne font que se répéter, diluant ainsi toute l’émotion se dégageant des réflexions du narrateur sur la filiation, les affres de la vieillesse et le devoir de mémoire. « Nous serons toujours pour nous-mêmes les trois enfants Popper. »

Serge

★★★

Yasmina Reza, Flammarion, Paris, 2021, 235 pages