«Fragments d’un enfant du millénaire»: de l’autre côté de l’avatar

Maxime Fecteau cherche à percer le mouvement continuel qui l’entraîne dans une exigence de performance sans cesse repensée, mais tracée d’avance.
Photo: Cédric Trahan Maxime Fecteau cherche à percer le mouvement continuel qui l’entraîne dans une exigence de performance sans cesse repensée, mais tracée d’avance.

« Qu’est-ce qu’être un enfant du millénaire, sinon que d’être continuellement en train de creuser la question du soi ? » Maxime Fecteau s’approprie, pour mieux le disséquer, l’individualisme attribué à tous vents à la génération millénariale pour mieux comprendre l’enfant qu’il a été, celui en devenir, qui le hante, et ceux qu’il aurait pu être dans cette époque semée d’opportunités.

Pour outrepasser les clichés, les catégorisations et les réductions à un simple sujet symptomal, il interroge son rapport au temps — à la fois suspendu et accéléré dans les méandres du virtuel — qui le constitue, qui le fragmente, qui le pousse constamment en avant.

Dans l’essai lyrique Fragments d’un enfant du millénaire, il cherche à percer le mouvement continuel qui l’entraîne dans une exigence de performance sans cesse repensée, mais tracée d’avance, un chemin où l’individu est roi, mais jamais réellement maître de lui-même, ni conscient du soi au-delà des apparences et de la mise en scène.

En ressassant ses souvenirs, en soupesant les paroles de ses proches et en replongeant dans les pensées des écrivains qui ont marqué son parcours, l’essayiste s’approprie le matériau vivant pour polir une voix qui cherche à se dire, à recomposer les fragments de sa vie pour mieux trouver son chemin.

C’est par la méta-analyse du texte et du discours que Maxime Fecteau dissèque les tourments, les contradictions, les limites qui empêchent l’enfant du millénaire d’advenir, d’atteindre en quelque sorte le stade adulte de son développement identitaire.

« Gravitent dans l’air de ce temps deux idées qui réitèrent l’erreur au sujet de l’enfant même : l’une veut qu’il ne vive qu’une seule fois (You Only Live Once), l’autre évoque son angoisse ubiquiste de rater quelque chose (Fear of Missing Out). Une fois, l’enfant s’arrête sur un texte angoissé d’un webzine américain qui fait des idées une boucle : YOLO is the antidote to FOMO. […] La récurrence de ces images et leurs requêtes inassouvissables de présentisme, tu le vois aussi, obscurcissent et ironisent les raisons d’être de l’enfant. »

L’essai se perd parfois dans la contemplation de sa construction, cherchant son propos dans la philosophie du discours plus que dans l’expérience vécue ; l’effort d’introspection est fragile, bousculé par les nombreux raccords suggérés entre celui-ci et les pensées de Barthes, de Foucault et de Derrida, entre autres, qui ne s’adressent visiblement qu’aux initiés.

Bien que profondément individualiste dans sa démarche, le texte est également traversé d’éclairs de vérité et de lucidité qui ont le potentiel d’embraser la réflexion. Il interroge notamment avec brio notre rapport à la technologie et à la mise en scène virtuelle du soi, ainsi que les vérités et les fictions qui constituent cette identité ; une identité délimitée par un nombre grandissant d’appareils qui démultiplient le temps et les illusions de productivité, de reconnaissance et d’amitié.

Extrait de «Fragments d’un enfant du millénaire»

C’est ainsi fait : avec ton avatar, tu donnes à voir une mise au point — seulement une mise au point, sinon on le confondrait avec toi. Et ce n’est pas seulement ton affaire : tous les portraits ne se mettent à exister que lorsqu’ils s’arrêtent. Mais ici, si tu te positionnes dans cette optique de les observer, tu peux voir la performance. Sors de là — mets-toi à leur côté pour bien les percevoir. Regarde-les. Regarde comme ils se fixent. Regarde comme leurs regards s’attachent à la figure de l’autre. […] Tu sais, comme moi, que si c’étaient toi et moi, corps à corps, on n’aurait pas tenu le coup : on regarderait déjà ailleurs. On aurait levé les yeux, de peur d’être absorbés, peut-être — je veux dire : de peur d’être aimée, probablement. Mais nos avatars n’ont aucun problème à se scruter, à s’aimer — continuellement. Vois-tu, maintenant, ce que j’essayais de dire il y a quelques instants ? 

Fragments d’un enfant du millénaire

★★★

Maxime Fecteau, Nota Bene, Montréal, 2021, 114 pages En librairie le 13 janvier