«Underland» et «L’énergie vagabonde»: le monde d’en bas

«Depuis toujours, l’homme confine dans le sous-sol ce qu’il craint et souhaite écarter, mais aussi ce qu’il aime et souhaite sauver», écrit l’essayiste et écrivain voyageur britannique Robert Macfarlane dans «Underland. Voyage au centre de la Terre».
Photo: Bryan Appleyard «Depuis toujours, l’homme confine dans le sous-sol ce qu’il craint et souhaite écarter, mais aussi ce qu’il aime et souhaite sauver», écrit l’essayiste et écrivain voyageur britannique Robert Macfarlane dans «Underland. Voyage au centre de la Terre».

Dans la Mésopotamie ancienne, l’une des œuvres littéraires les plus anciennes de l’humanité, variante de l’Épopée de Gilgamesh, raconte une descente dans le « monde d’en bas » alors qu’Enkidu est chargé d’aller récupérer un objet tombé dans un trou qui descend jusqu’aux Enfers.

De tels récits se retrouvent dans les mythes du monde entier. La littérature antique rapporte d’ailleurs de nombreuses histoires de catabases (du grec ancien « descente, action de descendre »). Pensons à Orphée, célébré par Virgile et Ovide, qui tente de ramener sa bien-aimée Eurydice des Enfers.

Et d’Homère à Dante, en passant par l’Égypte ancienne et certains mythes bouddhistes, le monde souterrain effraie autant qu’il captive. Être humain, c’est peut-être essentiellement reléguer sous la surface cadavres, espoirs, mauvais souvenirs, déchets.

« Depuis toujours, l’homme confine dans le sous-sol ce qu’il craint et souhaite écarter, mais aussi ce qu’il aime et souhaite sauver », écrit l’essayiste et écrivain voyageur britannique Robert Macfarlane dans Underland. Voyage au centre de la Terre, à mi-chemin entre l’essai et le récit de voyage. Un livre dans lequel il nous transporte d’une mine anglaise désaffectée à un observatoire souterrain de neutrinos, où des scientifiques tentent de comprendre la matière noire dont sont constituées les galaxies.

« Levez les yeux par une nuit sans nuages et vous pourrez peut-être voir la lumière émise par une étoile située à des trillions de kilomètres, ou distinguer les cratères creusés sur la Lune par des chutes d’astéroïdes, mais des mondes qui s’étendent sous nos pieds, nous ne savons presque rien », constate-t-il. Auteur de nombreux best-sellers au Royaume-Uni (Mountains of the Mind, The Wild Places), né en 1976, Robert Macfarlane enseigne à Cambridge et publie régulièrement dans le Guardian, le Sunday Times ou le New York Times.

En compagnie de guides de papier (Walter Benjamin, Italo Calvino) et de spécialistes en chair et en os (biologistes, glaciologues, physiciens ou botanistes), en bon héritier d’une tradition littéraire dans laquelle s’inscrivent John Muir, Annie Dillard, Barry Lopez ou Rebecca Solnit, comme il le fait dans la plupart de ses livres, l’écrivain sonde la nature, l’écologie, la mémoire et les paysages.

S’enfonçant dans les profondeurs de l’île Olkiluoto, en Finlande, où on entrepose déchets nucléaires de haute activité en vue d’un processus à venir de dizaines de milliers d’années : « Ce sont les futurs fossiles de l’anthropocène », écrit-il, un exemplaire du Kalevala à la main, la grande épopée mythologie finnoise, une œuvre qui « témoigne d’une véritable fascination pour le monde souterrain, où l’on met en sûreté des matériaux dangereux, et d’où l’on remonte des matières précieuses ».

Mais l’éternité n’est peut-être plus ce qu’elle était. Dans l’Arctique, en Russie comme dans le Grand Nord canadien, d’anciens dépôts de méthane commencent à s’échapper du sol à la suite de la fonte du pergélisol. Des spores d’anthrax sont libérées par la décomposition des cadavres de rennes enfouis dans le sol. Et des virus éradiqués de la surface de la Terre et depuis longtemps en dormance dans des cadavres de mammouths congelés risquent de nous revenir.

À Paris, Macfarlane s’offre une visite guidée toute spéciale des Catacombes en compagnie de « cataphiles » — qui sont aux égouts ce que les stagophiles sont pour les toits de la Ville Lumière. Car « Paris a sous lui un autre Paris », écrivait Victor Hugo dans Les misérables. À Londres, Macfarlane se greffe à une petite société d’explorateurs urbains un peu délinquants qui lui font voir le dessous des surfaces.

Dans la forêt d’Epping, au nord de Londres, en compagnie d’un biologiste qui lui fait entrevoir l’invisible sous leurs pieds, Macfarlane raconte que sa découverte de l’existence du « réseau Internet de la forêt » (wood wide web, en anglais), dans la foulée des recherches sur l’interconnexion des arbres et des réseaux mycorhiziens de la chercheuse en écologie forestière Suzanne Simard, a modifié pour toujours sa conception du monde.

Près de Trieste, en Italie, l’écrivain se joint à des « grottistes » qui tentent de cartographier le cours du Timave et « tombe » sur un temple souterrain dédié au dieu Mithra. Le monde d’en bas est riche en surprises et en messages surgis du passé.

Que ce soit au bord d’un glacier au Groenland ou dans un puits creusé par l’homme en Finlande, tour à tour vulgarisateur, spéléologue amateur ou voyageur érudit, avec son œil de poète, Robert Macfarlane se livre à une captivante réflexion sur le temps et sur l’impact de l’activité humaine sur le territoire.

 

L’énergie vagabonde

C’est ce qui s’appelle une somme. Des milliers de kilomètres à vélo, à pied, à moto ou à cheval transformés en mots et en phrases sous l’effet alchimique de « l’énergie vagabonde ». Depuis 25 ans, infatigable voyageur, toujours à hue et à dia, Sylvain Tesson est un adepte de « l’escapisme » — doctrine de son cru qui privilégie la fuite comme remède à toutes choses. Du Piémont aux plaines de Mongolie et de Russie, suivant le trajet des évadés du goulag de la Sibérie jusqu’à l’Inde (L’axe du loup), répétant l’itinéraire de la terrible retraite de Russie par l’armée de Napoléon en side-car (Bérézina), ici et là, la bougeotte de Sylvain Tesson a rarement fléchi. À ces « récits de promenades plus ou moins contrôlées » réédités dans un gros volume de la collection « Bouquins », l’écrivain globe-trotteur a joint journaux de bord, aphorismes et reportages parus dans la presse (Mali, Syrie, Yémen).



L’énergie vagabonde | ★★★★ | Sylvain Tesson, Robert Laffont « Bouquins », Paris, 2020, 1472 pages. À paraître en janvier, date à confirmer. Précommande déjà possible.

Underland. Voyage au centre de la Terre.

Robert Macfarlane, traduit de l’anglais par Patrick Hersant, Les Arènes, Paris, 2020, 516 pages



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