Lisa Mandel, édition spéciale

Une planche publiée par Lisa Mandel sur sa page Facebook
Photo: Facebook Une planche publiée par Lisa Mandel sur sa page Facebook

Lisa Mandel a contracté la COVID-19 cet été et on n’était pas au courant. Une version légère mais quand même, de quoi la clouer chez elle et lui inspirer une minisérie BD, publiée sur ses réseaux sociaux. Trois mois et un nouveau confinement plus tard, elle nous balance ça en coin de phrase, lovée dans le canapé de son appartement marseillais, tranquille jusqu’aux claquettes-chaussettes vertes, et l’on se sent comme une copine coupable qui aurait oublié de prendre des nouvelles. À moins que Lisa Mandel ne nous raconte pas tout ?

On croyait pourtant tout savoir, des grandes lignes aux détails du décor, comme ces DVD qui prennent la poussière dans l’armoire vitrée du salon, des Tarkovski, Fellini et autres « films de prestige » hérités de papi Jean-Claude. Sa mammographie passée l’an dernier (RAS), sa passion pour Clash Royale, le jeu vidéo où elle possède « des cochons de niveau 13 », ses relations conflictuelles avec ses formes (elle se trouve foutue « comme un losange »)… Autant de détails confiés au fil d’Une année exemplaire, son journal dessiné drôlement intime d’abord décliné en ligne et dont la version papier est dans la sélection des Fauves du festival BD d’Angoulême.

« Un genre de performance », résume-t-elle, démarrée comme une résolution de Nouvel An prise sous gueule de bois déclinante. On n’est pourtant qu’en juin 2019, la COVID-19 n’a pas encore déprimé l’humanité tout entière quand elle prête serment sur ses réseaux sociaux : elle se donne une année pour vaincre ses — nombreuses — addictions : bouffe, alcool, jeux vidéo, séries débiles… En contrepartie du financement de ses followers, elle publiera une planche quotidienne pour raconter ses galères. Car elle galère forcément, troquant son obsession pour Clash Royale contre la traque éperdue de likes sur Instagram, ramant à la salle de gym, cédant au diktat de la balance tout en boulottant des Mr. Freeze oubliés dans le congélateur.

Lisa qui rit, maniant avec brio une autodérision contagieuse : « Dès que je commence à dessiner, mon côté dérisoire apparaît évident. Je préférerais être comme dans la BD. » Lisa qui pleure aussi, confessant ses difficultés à produire tous les jours, jusqu’à provoquer des attaques de panique : « Ça m’a mise dans un tunnel de devoir tout le temps me raconter, même quand je n’en avais pas envie. Je ne suis pas quelqu’un de régulier. » Jusqu’à ce qu’elle relâche la pression. « Aujourd’hui, je ne suis pas mieux dans mes baskets, mais je culpabilise moins. Cette énergie que j’ai mise à me blâmer, je la mets ailleurs. »

La psychothérapie par le dessin, Lisa Mandel la pratique depuis l’enfance. Dans ses collines marseillaises, elle trompait l’ennui et la solitude en remplissant des cahiers entiers de Rocky-Stallone. « Mes personnages, c’étaient mes amis, raconte-t-elle. J’étais une enfant atypique, j’avais des problèmes de sociabilité. » Elle les règle en intégrant un lycée d’arts appliqués, puis les arts déco de Strasbourg, où elle crayonne dans les marges pour faire rire ses copains.

« À part coiffeuse pour chiens quand j’avais quatre ans, j’ai toujours voulu faire de la BD. » Sauf qu’on l’oriente plutôt dans la spécialisation « illustration jeunesse » : à l’époque, la BD est encore essentiellement affaire de testostérone. « La vague des filles dans les écoles n’est arrivée qu’après, explique-t-elle. On était encore sur Thorgal, Loisel… Pour moi, il n’y avait rien de plus beau. Mais mon dessin, c’était pas du tout ça… » Jusqu’à ce qu’elle tombe sur les auteurs de L’Association. « Surtout Lewis Trondheim, qui a appris à dessiner en faisant Lapinot. Dans mon cerveau, ça a débugué. »

Le jour du diplôme, un juré lui propose d’imaginer un Titeuf au féminin pour une revue portée par Zep. Ainsi naquit Nini Patalo, décliné en album — son premier — en 2003. Quatre tomes suivront, offrant à Lisa Mandel une petite notoriété et de quoi financer son quotidien, désormais parisien.

La déflagration arrive une semaine avant ses 30 ans, alors qu’elle regarde un film sur son ordinateur. « D’un coup, je me retrouve allongée sur le canapé et je me réveille avec tous les gens de l’atelier autour de moi. »Diagnostic : épilepsie de la lecture, une forme assez rare. « Moi qui lisais beaucoup, ça a été terminé. À part mes mails, un peu d’actu… Les BD, c’est par petits bouts, et juste le matin. » De retour à Marseille, elle met deux ans à accepter sa maladie et décrète la fin de l’insouciance. « Nini Patalo m’a aidée à être reconnue, mais c’était très gratuit, explique-t-elle. J’avais envie de parler de choses sérieuses. »

À défaut de lecture, elle choisit le terrain. Elle dessine l’hôpital psychiatrique à partir des récits de sa mère et de son beau-père infirmiers, passe six mois dans la jungle de Calais et crée même une collection de BD sociologique avec Yasmine Bouagga. « Lisa a cette capacité à absorber l’info et à lui donner du sens de façon communicative. Souvent, elle restait en retrait pour regarder. Elle sait voir les détails qui donnent le contexte », note l’universitaire, désormais maire (EE-LV) du Ier arrondissement de Lyon. Tiens, on ne trouve pas trace des municipales marseillaises dans le journal de Lisa Mandel, qui se revendique « très à gauche ». « J’aurais peur d’avoir des propos naïfs, c’est pour ça que je suis assez mauvaise en dessin de presse. »

L’actualité rattrape ailleurs son Année exemplaire, avec la COVID-19, qui bouscule la narration au 250e jour, ou lorsqu’elle suit en direct la révolution au Liban, en vacances dans la famille de sa compagne. On n’en saura pas plus sur sa vie privée, même si on la sait active pour la cause LGBT. « Ma ligne, précise-t-elle, c’est le droit à l’indifférence. »

Elle planchera bientôt sur la psychiatrie alternative à Marseille. En attendant, elle tente d’éviter le burn-out qui pointe. Le succès d’Une année exemplaire, ouvrage autoédité dont elle a déjà vendu 3000 exemplaires, l’a convaincue de concrétiser un vieux rêve : créer une « structure alternative entre l’édition classique et l’autoédition » qui défendrait une meilleure répartition des droits pour les auteurs de BD. « Leur situation se précarise depuis dix ans alors que les pourcentages de droits d’auteur n’ont pas varié, souligne-t-elle. Le mec qui va chercher le livre au hangar pour le déposer en librairie gagne deux fois plus que moi. Mais merde, le livre, c’est moi qui l’ai fait ! »

Cas pratique avec son journal, dont elle a accompagné toute la chaîne, des entrevues à l’envoi aux particuliers en passant par la gestion des retours : « Normalement, j’aurais dû toucher 10 000 euros d’avance sur droits et là, j’en suis à 25 000, une fois les frais déduits. » Pour sa future maison d’édition, baptisée « Exemplaire », elle a déjà rassemblé une dizaine de confrères. Dont Charles Berberian : « Au-delà de son talent, elle est convaincante par les actes. Elle ne passe pas son temps à parler de ce qu’elle veut faire, elle fait. Elle a de l’énergie à revendre et elle embarque tout le monde. »

« Je crois beaucoup au collectif, soutient-elle. Et puis j’arrive à un âge où je réévalue mes objectifs. J’ai 43 ans, pas d’enfant. Faire une BD après l’autre, ça a ses limites. C’est très égoïste, en fait : je ne vois pas comment on peut aller bien si tout le monde va mal. »  

L’année exemplaire

Lisa Mandel, sur commande sur lisamandel.fr.