Autobiographie, se raconter pour revivre

Aujourd’hui, des entreprises privées (...) offrent désormais un service sur mesure d’écriture et d’édition de biographies, imprimées en toute petite quantité, qui prend les apparences des autobiographies professionnelles.
Photo: iStock Aujourd’hui, des entreprises privées (...) offrent désormais un service sur mesure d’écriture et d’édition de biographies, imprimées en toute petite quantité, qui prend les apparences des autobiographies professionnelles.

Le besoin de raconter sa vie traverse depuis des lunes les âges, les gens et les temps. Qu’elle tienne de la littérature ou de l’histoire populaire, l’autobiographie se transforme au gré des modes, mais ne disparaît pas. Cette année 2020 de pandémie a pour certaines plumes posé un contexte parfait pour se risquer à l’écriture de soi. Troisième et dernier texte de notre série sur ce que ce geste demande et provoque comme stupeurs, tremblements, questions et transformations chez celui qui écrit.

« Écrire sa propre histoire, c’est fort. C’est se mettre à parler en son propre nom. » Psy, ex-éditeur et auteur du récent Phora, sur ma pratique de psy (Varia), Nicolas Lévesque a réfléchi, à la demande du Devoir, aux exigences de l’écriture d’une autobiographie. « C’est une forme de réappropriation qui passe par le langage, par un rapport personnel aux mots. Une forme de deuxième naissance. C’est beau. »

« On renaît quand on écrit son autobiographie », dit à sa manière l’autrice Janette Bertrand, qui a fait l’exercice début 2000 dans Ma vie en trois actes (Libre Expression). « J’ai une vie, juste une ; c’est pas quelqu’un que je ne connais pas qui allait l’écrire, voyons ! » L’été dernier, Mme Bertrand a offert bénévolement une série de tutoriels Internet sur l’écriture autobiographique, Écrire sa vie !, chapeautée par AvantÂge. Elle y guide, de manière brillante, les premiers pas de néophytes en écriture.

Le “je” arrive souvent à déjouer les catégories rigides et autoritaires entre la raison et l’émotion, entre la singularité et la généralité, l’intime et le public, la théorie et la fiction

 

« J’ai déjà vécu une épidémie. J’ai eu la tuberculose, et j’ai été confinée, couchée dans un sanatorium pendant dix mois. Je me souviens à quel point je me suis ennuyée. Au début du confinement 2020, j’ai pensé qu’il fallait embarquer les personnes âgées dans un projet. Je crois fermement que le problème des vieillards, dont je suis, c’est l’oisiveté. Jouer aux poches et faire des mots croisés, ce n’est pas un projet à long terme. » Résultat : elle a reçu à ce jour 600 autobiographies. D’autres n’ont pas terminé encore ; ou ont abandonné le projet en chemin.

« La grande qualité de ces textes-là, poursuit Janette Bertrand, c’est leur vérité. C’est écrit dans le sang. C’est l’histoire intime de la vie au Québec, sur 100 ans. C’est tellement nous autres ! » Seulement 12 % des textes reçus sont de plumes d’hommes, « où ils ne parlent que de tout ce qu’ils ont fait de bon, leurs changements de jobs et augmentations de salaire. C’est pas ça, une autobiographie ! ». Une hypothèse, Mme Bertrand, pour expliquer cette différence entre hommes et femmes ? « Les hommes [de cette époque] sont de peu de mots et peu habitués à l’intimité. Ils ont toujours été valorisés seulement par le travail. Évidemment qu’ils ne présentent que leurs prouesses. »

La vérité de la solitude

L’idée forte dans l’autobiographie, pour Nicolas Lévesque, c’est justement de tenter de sortir des systèmes social et intérieur. « L’inconscient a tendance à nous figer dans un récit. La société aussi nous donne une place, un rôle, une classe. Faire un récit au « je », littéraire ou psychanalytique, c’est tenter de sortir de l’histoire qu’on nous a racontée et qu’on raconte à notre place. Je fais le lien avec la littérature autochtone, de la diversité et féministe. »

Janette Bertrand : « Si j’avais raconté ma vie pour que quelqu’un l’écrive à ma place, j’aurais cherché à ménager maman ou mes enfants. Là, j’écrivais à des personnes inconnues : voilà, c’est moi. Moi qui ai peur de tout. C’est sûr que mes enfants n’ont pas trop aimé ça d’apprendre qu’ils n’étaient pas voulus. Mais je ne pouvais pas parler de mon temps sans parler de la méthode [de contraception] Ogino qui ne fonctionnait pas. »

Sa solitude d’écriture lui a donc permis plus de vérité ? De sortir du regard des autres ? « Tout à fait. À condition de le vouloir. À condition de ne pas avoir un ego trop fort. De ne pas mentir. De dire les vraies choses. » Et d’affronter autrement, en quelque sorte, les grandes questions intimes qui traversent, et pas toujours avec grâce, cette vie qu’on raconte.

Se transformer par l’écriture

« Le “je” arrive souvent à déjouer les catégories rigides et autoritaires entre la raison et l’émotion, souligne M. Lévesque, entre la singularité et la généralité, l’intime et le public, la théorie et la fiction. » Mais seulement, renchérit-il, quand « ces “je” ne sont pas là pour contrôler leur image — c’est la part qu’on aime moins sur les réseaux sociaux ; qu’on voit aussi dans certaines autobiographies politiques ou pensées pour le marketing. Quelqu’un qui, au contraire, se prend comme matière ne fait pas un geste narcissique, mais un geste d’exploration d’un matériau qui est soi ».

Si j’avais raconté ma vie pour que quelqu’un l’écrive à ma place, j’aurais cherché à ménager maman ou mes enfants. Là, j’écrivais à des personnes inconnues : voilà, c’est moi. Moi qui ai peur de tout.

 

M. Lévesque voit ainsi « une différence entre le “je” qui s’expose en vitrine, et celui qui est un laboratoire. J’aime le labo : alors, on est dans la transformation de soi, dans l’exposition de la manière dont on a changé à travers le temps ; et on voit parfois comment on change à travers même ce qu’on écrit. Alors, ça bouge. Et plutôt que de lire une fixité, on voit une identité qui s’abandonne, qui laisse tomber les masques et qui se risquera peut-être à changer en plein milieu de l’œuvre. Ça, c’est l’fun ».

Faire écrire sa vie

Tout le monde n’a pas la technique ni l’aisance d’écriture pour s’attaquer à cet exercice. « Pendant très longtemps, on se servait des services d’un ghost writer [prête-plume] pour faire écrire son autobiographie, et ça ne posait de problèmes à personne », indique le sociologue de la vie littéraire Anthony Glinoer, de l’Université de Sherbrooke. Cet usage s’est atténué en édition québécoise, selon Johanne Guay, du Groupe Librex, au profit de l’autobiographie écrite avec de l’aide éditoriale, ou du « portrait biographique » comme l’exerçait Georges-Hébert Germain (Guy Lafleur, Céline Dion, Robert Bourassa).

Aujourd’hui, des entreprises privées, comme Mémorial éditions ou Mabiographie.ca, offrent désormais un service sur mesure d’écriture et d’édition de biographies, imprimées en toute petite quantité, qui prend les apparences des autobiographies professionnelles. Des initiatives qui laissent les spécialistes consultés perplexes. Comme archives familiales, pourquoi pas ? disent certains. « Je crois aussi à la littérature comme art et métier », indique Nicolas Lévesque. « Un artiste qui fait un portrait de nous, avec les codes, la technique, ça peut être plus fort. Quelqu’un parfois peut parler à notre place, mieux que nous. »

Les réserves naissent du jeu sur l’apparence de livre professionnel, sur l’apparence — fausse — d’autobiographie, sur la rapidité du processus. À Mabiographie.ca, par exemple, on propose de livrer une biographie reliée de 75 à 100 pages née de quatre rencontres de deux heures sur une période d’un à deux mois pour 3420 $. « On a monté des canevas pour accompagner nos rédacteurs, et pour qu’ils soient en mesure de bien accompagner les gens », indique la copropriétaire Patricia Dionne, issue de l’édition d’entreprise et spécialiste de « l’expérience écriture-client ».

« Ces rencontres vont imposer un gabarit, une pré-forme autobiographique qui va servir de modèle pour tout le monde », explique Simon Harel, spécialiste des récits de soi et autobiographies à l’UQAM. « Sans parler des gens intimidés par la présence des rédacteurs, qui vont, c’est humain, embellir leur vie. Je ne vois pas comment on peut faire entendre la voix de quelqu’un de cette manière, ni comment ces récits vont témoigner de la vie de quelqu’un. Chaque personne a une voix propre, un style dans sa façon de dire les choses. Ça demande un vrai travail pour capter ça. Et du temps », poursuit le spécialiste des autobiographies et biographies.

« Là, on tente de donner à des gens qui vont passer par l’histoire orale l’impression qu’ils sont devenus des auteurs, en leur vendant un livre relié avec leur nom sur la couverture. On donne une forme de statut sorti de l’édition papier traditionnelle, symbole d’honorabilité du domaine des lettres, à des gens qui n’en font pas partie. Pour moi, c’est à peu près du même ordre que de vendre des pierres tombales », tranche M. Harel. « Tant qu’à faire, ils devraient s’associer à des pompes funèbres, comme service complémentaire aux arrangements préfunéraires. Ils pourraient faire un package, dans une telle logique du posthume. »

Une mort annoncée, l’autobiographie, ou une renaissance ? Tout dépend, semble-t-il, de la manière de la faire.

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