Ma vie, ses revers, ma gloire

De toute éternité, des auteurs ont été engagés par un individu ou par ses proches pour mettre par écrit une vie.
Photo: iStock De toute éternité, des auteurs ont été engagés par un individu ou par ses proches pour mettre par écrit une vie.

Le besoin de raconter sa vie traverse depuis des lunes les âges, les gens et les temps. Qu’elle tienne de la littérature ou de l’histoire populaire, l’autobiographie se transforme au gré des modes, mais ne disparaît pas. Cette année 2020 de pandémie a pour certaines plumes posé un contexte parfait pour se risquer à cette écriture de soi. Deuxième volet de notre réflexion sur ces gestes, écrire et publier sa vie, et sur les pouvoirs symboliques qu’ils octroient.

«Comme tous les phénomènes, l’autobiographie est une très vieille affaire, qui maintenant explose numériquement », cadre d’emblée le sociologue de la vie littéraire Anthony Glinoer. Plusieurs observateurs de l’édition parlent d’une explosion de ces publications au Québec ces dernières années. Impossible de le vérifier statistiquement, le dépôt légal ne catégorisant pas les genres avec ce degré de finesse, comme l’a indiqué Bibliothèque et archives nationales du Québec au Devoir. « La nécessité et le désir pour des individus qui ont connu un destin exceptionnel, la plupart du temps des hommes, de laisser des mémoires viennent de loin, poursuit leprofesseur de l’Université de Sherbrooke ; depuis les rois, reines et empereurs qui avaient un historiographe à leurs services pour laisser à la postérité des traces des événements importants de leurs vies. »

L’autobiographie se développe ensuite particulièrement au XVIIIe siècle, selon M. Glinoer, jusqu’à « devenir une quasi-obligation quand on a été capitaine d’industrie, chef d’État ou financier important ; une obligation de laisser des mémoires essentiellement professionnelles. » Des rois aux puissants d’aujourd’hui — artistes, politiciens, financiers, criminels… —, l’autobiographie, au fil du temps, devient une espèce de couronne, de sceptre contemporain. « Ça fait partie, oui, des signes extérieurs de réussite. »

« Très rapidement, l’objet livre vient aussi exister dans la panoplie de la marchandisation de soi », poursuit le spécialiste, en donnant en exemple Essentially Charli, autobiographie de la reine de TikTok, Charli d’Amelio, 16 ans, qui vient tout juste de sortir. L’autobiographie peut même contribuer plus directement à la réussite , selon le chercheur Alex Gagnon, auteur des Métamorphoses de la grandeur : imaginaire social des célébrités au Québec (de Louis Cyr à Dédé Fortin) (PUM). « La célébrité est une spirale : on devient célèbre en devenant visible, et plus on est visible, plus on est célèbre. Chaque acte ou moment accroît la célébrité et en est une résultante. »

Alors, une autobiographie pensée comme porte d’entrée pour pénétrer cette spirale ? « D’une certaine façon. Et comme tout le monde n’a pas la chance de voir sa vie devenir un livre, la publication confère déjà une importance à un être ; il y a déjà là quelque chose de l’ordre du prestige et du pouvoir. » Un prestige qu’on nous reconnaît : chez Libre Expression, par exemple, qui, avec ses diverses maisons, produit de nombreuses biographies et autobiographies, on approche souvent des personnalités pour les inviter à écrire, indique la vice-présidente Johanne Guay, offrant plus ou moins d’aide à l’écriture selon les besoins.

Devenir auteur de sa vie

Ou un prestige qu’on peut s’arroger. « La tendance à l’autobiographie tend à s’universaliser, entraînée par la massification de l’autoédition, poursuit Anthony Glinoer. Souvent, la première chose que l’on a envie d’écrire, c’est sa propre vie. » De toute éternité, des auteurs ont été engagés par un individu ou par ses proches pour mettre par écrit une vie. C’est alors un legs familial, une écriture intime en dehors de l’histoire du livre et du littéraire.

La célébrité est une spirale : on devient célèbre en devenant visible et, plus on est visible, plus on est célèbre

 

S’ajoutent maintenant des entreprises privées, notamment Mémorial éditions ou Mabiographie.ca, qui offrent à tout un chacun, contre argent sonnant, des services sur mesure d’écriture et d’édition de biographie, imprimée en toute petite quantité, qui prend les apparences des autobiographies professionnelles. Une façon de brouiller les pistes entre l’édition et l’intime, le professionnel et le dilettante. On peut se faire croire qu’on a publié, et même écrit, puisque est effacé même le nom des rédacteurs sur la couverture. Une démarche pas si loin de celle d’un Lino Saputo, qui a payé pour commander sa biographie à Atelier 10, sous une étiquette éditoriale où le livre sur la vie de l’entrepreneur aux relations troubles demeure à ce jour le seul au catalogue.

Rendre commun l’extraordinaire

Alors qu’au départ elle était récits de vies exceptionnelles, l’autobiographie, se popularisant, rend désormais toute vie exceptionnelle par sa mise en récit. Une tension entre l’extraordinaire et l’ordinairequi se joue peut-être plus particulièrement au Québec. Ici, les célébrités, ces figures de l’extraordinaire, « ne peuvent pas être aimées par le public si elles ne sont pas aussi des figures de la banalité, du commun », explique Alex Gagnon.

« Toutes les figures de grandeur au Québec ont cette dualité-là — Dédé Fortin, Maurice Richard, Céline Dion. Toutes des incarnations de l’exceptionnel et du petit peuple en même temps. Comme si, au Québec, le fait de devenir grand, exceptionnel, rendait suspect de trahir ses origines — et ça résonne avec le grand récit national du Canada français du XIXe siècle fondé sur l’unité, l’entre-soi, le repli, la survivance. On garde des traces de cet imaginaire-là. » L’autobiographie, où ces vedettes dévoilent leurs voix de confidences et racontent leur vie intime, avec les maladresses de ceux qui n’ont pas le métier d’écrire, active cette dualité que les Québécois semblent goûter.

Autre paradoxe : le métier d’écrivain n’est pas axé sur la visibilité, rappelle M. Gagnon. Un nom d’auteur peut circuler,rarement son visage, sauf s’il joue le jeude la médiatisation — comme les Dany Laferrière, Kim Thúy et Simon Boulerice. Contrairement à un acteur ou à un musicien, un écrivain qui atteint le succès ne devient pas nécessairement une célébrité. Aussi, « les intellectuels au Québec ne deviennent pas célèbres. Il y a beaucoup de grands intellectuels dans l’histoire d’ici, mais ce ne sont pas de grandes figures nationales admirées d’un large public. »

Ne serait-ce pourtant pas ceux-là, écrivains et intellectuels, qui pourraient pondre les autobiographies les plus intéressantes, littérairement ? « Tout à fait », répond à chaud le chercheur. « Mais en raison de son imaginaire, je crois que le public québécois n’est pas capable de s’identifier à des figures intellectuelles. » Un récit de soi devient littérature quand « il s’inscrit dans l’histoire littéraire des récits de soi », indique l’ex-éditeur et écrivain (Phora, sur ma pratique de psy, Varia) Nicolas Lévesque.« La littérature demande un rapport à l’histoire de la littérature. Ce peut être un rapport révolté. Ce peut être l’éditeur, avec son regard instruit, qui dit que ça s’inscrit dans cette histoire-là. Si t’es pas inscrit dans un héritage, je ne pense pas que tu peux revendiquer cet espace-là. » De là à penser qu’on se borne ici à des autobiographies écrites de manière plus ordinaire qu’extraordinaire, il n’y a qu’un pas.

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