«Fin de combat»: toute la vérité

Qu’il agace, fascine, ennuie ou émeuve, ce que l’on trouve dans les pages du livre, c’est sa vie, insiste Karl Ove Knausgaard. Et on pourra difficilement l’accuser de complaisance envers lui-même.
Photo: MT Slanzi Qu’il agace, fascine, ennuie ou émeuve, ce que l’on trouve dans les pages du livre, c’est sa vie, insiste Karl Ove Knausgaard. Et on pourra difficilement l’accuser de complaisance envers lui-même.

Monstre à plusieurs têtes, livre hybride et torrentiel entre l’autobiographie, l’essai et le roman, le projet était de capturer entre les pages l’essence d’une vie, de « dépeindre la réalité dans toute son étendue ».

Né à Oslo en 1968, Karl Ove Knausgaard est arrivé jusqu’à nous avec son troisième livre de son autobiographie. La somme totale des six tomes et des 4000 pages ont été publiés en Norvège entre 2009 et 2011, où ils se sont écoulés à 500 000 exemplaires dans ce pays de cinq millions d’habitants, en plus de connaître un succès critique dans plusieurs pays — il est aujourd’hui traduit en une trentaine de langues.

On l’a dit : au cours d’une crise de la quarantaine carabinée, un écrivain frustré et malheureux, père de trois jeunes enfants, aliéné par la vie domestique, entreprend de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Ce qu’il a fait, ce qu’il a pensé, ce qu’il a été, comment il en est arrivé là. Même si pour cela il lui faut à l’occasion avoir recours au mensonge de la fiction.

Une mise à nu assez peu norvégienne, en réalité, bien loin du quant-à-soi et de la recherche de consensus qui caractérisent d’ordinaire cette société scandinave.

Mort du père

Dans les premiers tomes, La mort d’un père, Un homme amoureux etJeune homme (Denoël, 2012, 2014 et 2016), il était beaucoup question de la mort de son père, un homme violent et tyrannique qui avait sombré dans l’alcool. De son enfance vécue dans la souffrance et la culpabilité et de sa rencontre avec celle qui deviendra la mère de ses enfants.

Sacré meilleur livre de l’année par le magazine Lire en 2017, Aux confins du monde s’attardait sur ses années d’adolescence, avec le récit minutieux de la double obsession qui l’animait de façon ardente et maladroite à cette époque de sa vie : la littérature et les femmes.

Le cinquième tome, Comme il pleut sur la ville, racontait les quatorze années où il a vécu à Bergen, entre 1988 et 2002, lourd récit d’exorcisme, d’apprentissage et de stagnation, étape de fermentation littéraire.

La littérature comme sport de combat

Alors que les cinq premiers volumes forment une sorte de roman d’apprentissage, dans le sixième et ultime tome de cette somme écrite à toute vapeur, Fin de combat (couronné par le prix Médicis essai 2020), l’écrivain récolte en quelque sorte ce qu’il a semé.

Un peu comme dans le septième et dernier volume d’À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, à la façon d’un serpent qui se mord la queue, avec de nombreux détours, le Norvégien s’explique et revient sur l’origine de son projet littéraire et sa publication, y fait part de ses réflexions sur l’art (impossibles à résumer ici), examine les liens entre la littérature et la vie.

On y trouvera une fois encore l’infiniment petit du quotidien et les oscillations de la conscience d’un homme qui s’offre le courage un peu fou d’affronter sans beaucoup de filtre ses doutes, ses failles et ses contradictions.

Né d’une crise de foi envers la fiction et en réaction à son aliénation domestique, dans un style torrentiel et mal dégrossi, impitoyable et clinique, qui semble dépourvu du moindre artifice, Mon combat a pour ambition de nous faire voir la vie à l’état brut et de donner un sens à l’existence.

Si cette démonstration de sport extrême en a fasciné plusieurs, la recherche un peu naïve d’honnêteté et de transparence — à la façon d’un Rousseau dans ses Confessions — en a agacé d’autres. Son hyperréalisme, l’exhaustivité et son désir de s’approcher au plus près possible de la vie, de sa propre vie, ont pu rebuter ainsi bien des lecteurs, voyant là une démarche aussi vaine que nombriliste.

« Plutôt regarder une caméra de vidéosurveillance pointée sur un abribus », me disait un ami qui avait essayé de lire le premier volume, avant d’ajouter : « Tu me feras signe quand ils auront sorti la version abrégée sans le bout qui explique la couleur de son couvre-lit la fois où le voisin a fêté la Saint-Patrick avec trois bières et un sac de chips. »

Coupable, mais sans regrets

Qu’il agace, fascine, ennuie ou émeuve, ce que l’on trouve dans les pages, c’est sa vie, insiste Karl Ove Knausgaard. Et on pourra difficilement l’accuser de complaisance envers lui-même. Car, chose plutôt rare dans ce type d’ouvrages, l’écrivain norvégien ne s’y montre pas vraiment sous son meilleur profil.

À travers moult détails, le premier tiers du livre nous transporte quelques jours avant la publication, en 2009, du premier volume de Mon combat, alors que l’un de ses oncles, après lecture du manuscrit, l’accuse de « viol verbal » et le menace de poursuites en diffamation. À la fin du livre, Linda, sa compagne, est soignée pour dépression sévère dans un hôpital psychiatrique de Malmö, enceinte de leur quatrième enfant. Rongé par la culpabilité et par le sentiment d’avoir créé un monstre, Knausgaard se promet d’arrêter d’écrire.

Un vœu de silence rompu depuis, puisque dans une série de quatre livres parus en 2015 et 2016, intitulée Les saisons (à paraître en français), il entreprend une fois encore, mais de manière moins risquée, de capturer l’essence de la vie.

Entre les deux, il y a Karl Ove Knausgaard, lecteur de Joyce, de Hamsun ou de Dag Solstad, de Paul Celan et de Peter Handke, qui nous offre une digression de près de 500 pages sur Hitler, le nazisme et la Shoah. Guidant ce projet littéraire hors-norme, un désir désespéré d’authenticité et de singularité relativement au poids du monde social. Comme une forte poussée au fond d’une piscine, juste avant la noyade.

Mais 10 ans après la publication de Mon combat, son ambition de vérité s’est heurtée à la vérité et à la morale collectives. Et Karl Ove Knausgaard en a en partie payé le prix : séparé depuis 2016 de la femme avait laquelle il a eu quatre enfants, il vit aujourd’hui entre Londres et la Suède. Une grande partie de sa famille lui a tourné le dos.

« Je ne me pardonnerai jamais ce que je leur ai fait subir, mais je l’ai fait et je dois vivre avec », écrit-il aussi. Sans regrets et sans illusions.

Fin de combat. Mon combat. Tome 6.

★★★ 1/2

Karl Ove Knausgaard, traduit du norvégien, Denoël, Paris, 2020, 1408 pages

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