«Passer l’hiver»: une saison en enfer

Kateri Lemmens, avec une bravoure qui aurait forcé l’admiration d’Icare, s’acharne à vouloir briller de tous ses feux, peu importent les temps venteux auxquels  elle fait face, peu importent les risques que comporte la téméraire décision de constamment jouer son va-tout.
Katia Jarjoura Kateri Lemmens, avec une bravoure qui aurait forcé l’admiration d’Icare, s’acharne à vouloir briller de tous ses feux, peu importent les temps venteux auxquels elle fait face, peu importent les risques que comporte la téméraire décision de constamment jouer son va-tout.

« [D] ans la suture entre la lumière et le temps / c’est de là que je t’écris », confie Kateri Lemmens à la toute fin de Passer l’hiver, alors que le mot « lumière » se profile au bout de l’horizon comme une délivrance, après une longue et éprouvante traversée dans la tempête. Lanterne au cœur de la nuit épaisse de plusieurs hivers — hiver du cœur, du corps et de l’âme —, l’incandescent deuxième recueil de celle qui était finaliste au prix Émile-Nelligan en 2007 pour Quelques éclats ne renonce jamais à la possibilité qu’une joie — même fugace, même hypocrite, une toute petite seconde d’éternité de rien du tout — vienne tout illuminer.

Kateri Lemmens, avec une bravoure qui aurait forcé l’admiration d’Icare, s’acharne ainsi à vouloir briller de tous ses feux, peu importent les temps venteux auxquels elle fait face, peu importent les risques que comporte la téméraire décision de constamment jouer son va-tout. Puis, soudainement, sans que l’on sache exactement si nous assistons à une fête ou à une manière de messe noire, « il neige des étoiles mortes / lentement et sans bruit / dans l’abolition de toutes les fenêtres / sur mes cils / dans ma bouche / photons salés et jusqu’au thorax / je resplendis ».

C’est l’évidence : la femme qui se raconte dans Passer l’hiver ne chérirait pas autant l’ivresse « du ciel, du sexe et de la musique » si elle ne détenait pas une connaissance intime de la douleur d’avoir un jour perdu ce sans quoi la vie ne ressemble plus à la vie. Par devoir de mémoire envers elle-même, la voici qui égraine les suaves souvenirs d’amour d’été, ressasse masochistement les extases anciennes, soupèse le peu qu’il reste une fois que l’euphorie s’est changée en agonie, avec « des cendres entre les dents / collées au palais / un poumon manquant / nos chants de thorax essoufflés / de rééduqués cardiaques des vallées de silicone ».

Portrait d’un groupe d’amis décimés par de délétères engelures, la section du recueil intitulée « passer l’hiver (polyphonie) » est pour sa part celle qui s’enfonce le plus profondément dans les épais bancs de neige de l’abattement, en donnant la parole à des endeuillés aux abois, qui peinent à concevoir qu’il existe une issue à leur peine et se demandent « De quels ciels te souviendras-tu quand le ciel sera terminé ? »

Malgré ces glaciales ténèbres dans lesquelles baigne ce journal d’une saison en enfer, et malgré les illustrations hypnotiquement glauques de Romain Renard qui le ponctuent, Passer l’hiver demeure le livre d’un espoir aussi ténu que résolu, mais surtout de la confiance qu’investit Kateri Lemmens dans la littérature et dans son pouvoir de réenchanter notre engagement envers la vie.

« [À] la fin on suppliera le printemps / de ne pas être un mirage », écrit-elle, après avoir vaincu tant de blizzards, en nous rappelant que la poésie est cet art clandestin qui consiste à s’aménager un refuge dans les interstices : « je viens / me blottir dans les rembourrures / des meubles éventrés / dans les rapiècements / entre les odeurs / le temps / et la joie / du bout du doigt / cherchant la béance / où me faufiler ». C’est avec la sagesse de la souffrance qu’elle nous offre ce bréviaire gothique pour survivre à la saison froide et au pire.

Passer l’hiver

★★★ 1/2

Kateri Lemmens, illustrations de Romain Renard, Éditions du Noroît, Montréal, 2020, 112 pages