Le dernier voyage de Jack Kerouac au Québec enfin raconté

Jack Kerouac, Northport, Long Island, en 1964
Jerry Bauer, courtoisie Gerald Nicosia Jack Kerouac, Northport, Long Island, en 1964

Août 1967. Jack Kerouac, alors âgé de 45 ans, est au bout du rouleau. Alcoolique et fatigué, il n’est plus que l’ombre du jeune écrivain qui a atteint la gloire littéraire avec la publication de son célèbre Sur la route (Gallimard), 10 ans plus tôt.

Mais la pulsion de vie qui bat en lui est forte et le pousse, dans un ultime sursaut, deux ans avant sa mort, à prendre la route et à quitter Lowell, sa ville natale, où il est retourné vivre quelques mois auparavant, pour se rendre au Québec, pays de ses ancêtres, y vivre son tout dernier road trip, sa dernière plongée dans les tripes de son Amérique.

De ce légendaire voyage, nous ne connaissions que les grandes lignes. Ignorée ou à peine mentionnée par la plupart des spécialistes, cette folle virée fut décrite le plus longuement par Gerald Nicosia, qui y consacra une demi-page dans Memory Babe (Québec Amérique), une imposante biographie de plus de 700 pages publiée en 1983.

Il y explique que son passage à l’émission Le sel de la semaine, à la télévision de Radio-Canada, le 7 mars 1967, avait ravivé son intérêt pour ses origines québécoises et qu’il voulait se rendre au Québec pour mieux connaître l’histoire de sa famille.

Eh bien, 53 ans après son passage le long du Saint-Laurent, il est enfin possible de raconter ce qu’a vu et vécu l’écrivain voyageur, qui avait d’ailleurs le vague projet de transformer son expérience en roman.

Hit the road, Jack

La plupart des détails concernant cette escapade routière ont été révélés par Joseph Chaput, qui a accompagné Kerouac dans cette aventure. Nous avons eu accès à une série d’entrevues qu’il a accordées à Gerald Nicosia en 1978, dont les transcriptions font plus de 60 pages, ainsi qu’à une vidéo réalisée par sa famille en 1979, où il décrit les expériences vécues avec Jack. Ces documents sont en anglais.

Ainsi, selon son récit, les deux grands amis quittent Lowell dans une énorme et élégante Plymouth Fury blanche, que conduira Joe (49 ans à l’époque) tout au long de l’odyssée.

À ses côtés, Jack, qui n’a jamais possédé de permis de conduire de sa vie, boit à même une bouteille de cognac, qu’il partage avec son chauffeur, dont les grands-parents ont également émigré du Québec pour s’installer à Lowell.

Dans tous les motels dans lesquels nous nous sommes arrêtés au Québec, les locaux craignaient le nom de Chaput, car le leader du mouvement pour la libération du Québec s’appelle Marcel Chaput et c’est son oncle

 

Plus loin sur l’autoroute 95, une fois la nuit tombée, les deux joyeux compagnons, qui échangeaient autant en français qu’en anglais, comprennent qu’ils ont manqué une sortie et qu’ils se trouvent désormais près de la ville de Mexico, dans l’État du Maine, loin de leur itinéraire original. C’est à cet endroit que Chaput, portant plus ou moins attention à la route, fait tomber la voiture dans un fossé : « Je me suis fracassé le torse contre le volant et j’ai eu mal aux côtes pendant trois jours. »

Désorientés, ils trouvent un hôtel pour y passer la nuit. « Il était environ 11 h du soir. J’étais crevé, mais pas Jack, qui débordait d’énergie et qui s’est dirigé directement vers le bar de l’hôtel. Il y avait de nombreux locaux avec qui il a commencé à fraterniser. Il est immédiatement devenu le centre d’intérêt de la place. Vers 1 h du matin, je n’en pouvais plus et je suis allé me coucher. Mais lui, il continuait de parler et de parler. C’est alors qu’il m’a dit qu’il avait autant d’énergie parce qu’il n’avait pas arrêté de gober des speeds (amphétamines) depuis le début de la journée ! »

Dans une lettre que Kerouac adresse le 4 octobre 1967 à Youenn Gwernig, poète et musicien breton exilé à New York, de qui il a été très proche dans les trois dernières années de sa vie, il décrit son voyage et montre sa connaissance de l’actualité québécoise comme jamais auparavant : « Dans tous les motels dans lesquels nous nous sommes arrêtés au Québec, les locaux craignaient le nom de Chaput, car le leader du mouvement pour la libération du Québec s’appelle Marcel Chaput et c’est son oncle (un peu éloigné, mais de la même famille). […] On a fait une sacrée fête ! »

Ces magnifiques lettres, surtout rédigées en anglais, avec des passages en joual, en breton et en français, ont été publiées pour la première fois dans leur intégralité en 2016 dans le livre Sad Paradise (Locus Solus), de René Tanguy. Un document passé pratiquement inaperçu au Québec.

Suite du voyage

Le deuxième jour de leur périple, Jack et Joe effectuent un arrêt à Caribou, dans le Maine, pour y boire quelques verres, avant d’atteindre Rivière-du-Loup, où ils dorment, comme l’explique Kerouac à son ami breton, dans un « super motel, Le manoir du domaine, tenu par un monsieur Dumont et sa charmante épouse, où il y avait un fermier fou qui n’arrêtait pas de venir boire avec moi — j’étais pieds nus la plupart du temps — et qui m’a dit que son nom était “Michaud quand qu’y est pas chaud !” (en français dans le texte) Je l’ai trouvé extraordinaire ! ». Ils séjourneront trois nuits à Rivière-du-Loup.

Ils passent la journée suivante à marcher dans la campagne à l’orée de la ville. « Le lendemain matin, j’ai demandé à Jack s’il voulait qu’on se rende aux archives de la ville ou de la paroisse, comme prévu, raconte Chaput, mais il m’a simplement répondu : “Prenons un verre avant !” »

 
Photo: Courtoisie Terri Levine Joe Chaput (à gauche) en 1969, héros de la Seconde Guerre mondiale et ancien champion de boxe, servait de garde du corps à Jack, qui avait un talent certain pour foutre le bordel partout où il passait lorsqu’il buvait.

Ils se retrouvent donc dans un bar de Rivière-du-Loup où Kerouac, éméché, critique le français d’un des clients. « Insulté, celui-ci est sorti en nous disant qu’il allait revenir avec son ami qui pouvait soulever des voitures avec ses bras et qu’ils allaient nous casser la gueule, se rappelle Chaput. On a rapidement déguerpi, en riant. »

Car Joe Chaput (décédé en 1985), héros de la Seconde Guerre mondiale et ancien champion de boxe, servait également de garde du corps à Jack, qui avait un talent certain pour foutre le bordel partout où il passait lorsqu’il buvait.

« Finalement, de poursuivre Chaput, nous ne sommes jamais allés aux archives. Jack m’a dit que nous y retournerions une autre fois. Puis, le jour suivant, nous avons quitté la région en direction de Montréal. »

Déterminés à visiter l’Expo 67, qui bat alors son plein, les deux touristes rejoignent la route 132, où ils embarquent deux jeunes femmes de 18 ou 19 ans, qui s’y rendent justement et qui sont extrêmement impressionnées de rencontrer le légendaire Jack Kerouac.

Les bourlingueurs déposent les deux femmes à Lévis et se dirigent vers le traversier pour se rendre à Québec. Mais comme celui-ci ne passe que 15 ou 20 minutes plus tard, Jack propose de prendre un verre dans une taverne qui donne sur le bord de l’eau.

Ils y font la connaissance de cinq ou six marins d’un bateau anglais, avec qui ils passeront deux jours à faire la fête dans la ville, n’atteignant jamais l’autre rive du Saint-Laurent.

Retour vers Lowell

De Lévis, Jack et Joe s’engagent sur le chemin du retour vers Lowell, s’arrêtant dormir un soir en Beauce, très probablement à Saint-Georges, où ils prennent évidemment un coup.

Le road trip de Ti-Jean, comme le surnommaient affectueusement ses parents, aura donc duré huit jours et sept nuits, pendant lesquels il aura plongé dans le Québec où sa mère et son père étaient nés ; un Québec si longtemps idéalisé par celui qui ne parlait que français jusqu’à l’âge de six ans et qui a écrit deux courts romans dans sa langue maternelle.

« Quand je suis rentré à la maison, relate-t-il à son ami breton, j’avais tellement d’histoires françaises drôles à raconter à Mémère [Gabrielle-Ange, sa mère], qu’elle en est presque tombée en bas de son lit. »

Des témoins du passage de Kerouac

Jack et Joe, dans leurs descriptions de ce voyage mémorable, n’ont pas mentionné leur arrêt le plus symbolique : celui qu’ils ont effectué à Saint-Hubert, à 40 kilomètres au sud de Rivière-du-Loup, où le père de Kerouac, Léo-Alcide, est né en 1889 — au 132, chemin Taché Ouest. Un village que le patriarche a quitté avec sa famille pour Nashua, au New Hampshire, alors qu’il n’était âgé que de quelques mois.

En effet, grâce à François Kirouac, président de l’Association des familles Kirouac, qui fut le premier à mentionner cette rencontre, nous avons pu reconstituer cette visite éclair.

« Mon grand-père, Joseph Soucy, m’a souvent parlé de sa rencontre avec Jack Kerouac, explique Pierre Soucy, qui est né en ce mois d’août 1967. Il disait que Kerouac s’était arrêté au magasin général, et qu’ils l’ont envoyé vers le Garage Soucy, où il a parlé avec mon grand-père, qui en était le propriétaire. Celui-ci l’a ensuite dirigé vers la maison de son frère, René Soucy. »

Florent Soucy, âgé de 22 ans à l’époque, habitait en face du garage et dînait quand il a vu par la fenêtre une voiture blanche possédant une plaque d’immatriculation du Massachusetts s’y arrêter pendant une trentaine de minutes. « Dès que la voiture est partie, je suis allé au garage voir mon oncle, Joseph Soucy, qui m’a raconté qu’il venait de discuter avec un Kerouac de Lowell qui cherchait les traces de sa famille dans le village. »

Jack et Joe font donc la rencontre de René Soucy (1911-1968), de sa mère Amélia Paré (1878-1976), de sa femme Adélia Bard (1919-2010) ainsi que de leur fille Gaétane Soucy dans leur résidence du 139, chemin Taché Ouest, située de biais à celle où le père de Jack a vu le jour.

Gaétane Soucy, qui était la neuvième enfant de cette famille qui en comptait 22, est la seule personne encore vivante à avoir assisté à cet événement. Elle avait 16 ans. « Ils sont arrivés à la maison en début d’après-midi. J’étais au deuxième étage. Je suis descendue pour les voir, puis je suis tombée face à face avec Jack Kerouac. Il me faisait un peu peur. On n’était pas habitués de voir des étrangers dans ce temps-là. Il était habillé un peu comme un guenillou, portait de grands pantalons et une chemise à carreaux. Puis son français était cassé. Il parlait bien, mais c’était évident qu’il avait un accent des États. »

Selon Gaétane, qui est restée avec les invités tout au long de leur visite — qui s’est étalée sur plus d’une heure —, Kerouac a surtout discuté avec sa grand-mère maternelle, Amélia Paré, qui a vécu de 1893 à 1902 à Lowell, où elle a travaillé dans une manufacture de coton. « Je me souviens qu’ils ont mentionné le mot “Lowell” à plusieurs reprises, et qu’ils ont échangé sur la famille Kirouac, à qui mon grand-père avait acheté notre terre et notre maison. Je pense que ma grand-mère a peut-être connu les parents de Jack à Lowell. C’est une visite qui nous a beaucoup marqués. »

Nous nous sommes également entretenus avec Richard Soucy et sa soeur Claudette Soucy, respectivement âgés de 15 et de 23 ans en août 1967. Ces derniers n’étaient pas présents lors du passage de Jack Kerouac, mais ils nous ont confirmé avoir souvent entendu leur grand-mère et leurs parents parler de cette rencontre. Selon nos recherches, ce serait la seule maison que Jack ait visitée dans le village.



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