Vivre pour se raconter

Janette Bertrand souligne dans sa formidable série de capsules tutorielles pour tout le monde «Écrire sa vie», lancée en août dernier et chapeautée par l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal: «Il faut être dans la vérité.» L’autrice et ex-enseignante d’écriture télévisuelle a signé son autobiographie en 2004.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Janette Bertrand souligne dans sa formidable série de capsules tutorielles pour tout le monde «Écrire sa vie», lancée en août dernier et chapeautée par l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal: «Il faut être dans la vérité.» L’autrice et ex-enseignante d’écriture télévisuelle a signé son autobiographie en 2004.

Le besoin de raconter sa vie, de l’écrire, traverse depuis des lunes les âges, les gens et les temps. Qu’elle tienne de la littérature ou de l’histoire populaire, l’autobiographie se transforme en « mémoires » ou « autofiction » au gré des modes, et ne disparaît pas. Cette année 2020 de pandémie a pour certains posé un contexte parfait pour se risquer à cette écriture de soi — plus de temps et plus d’isolement qui permettent l’introspection, doublé par l’impression de vivre un moment particulier de l’histoire, individuellement et collectivement. Réflexion sur ce geste de s’écrire, et sur ce genre.

Attendez que je me rappelle… Mémoires d’une jeune fille rangée. L’âge d’homme. Souvenirs de prison. Le tour de ma vie en 80 ans. Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage. Autant de titres qui racontent déjà une vie, des vies — celles, dans l’ordre, de René Lévesque, de Simone de Beauvoir, de Michel Leiris, de Jules Fournier, de Marguerite Lescop et de Maya Angelou. Autant de titres qui parlent du travail de mémoire, de la grande fouille dans la cave aux souvenirs et aux oublis qu’exige l’autobiographie.

« La pulsion de se raconter est immémoriale », rappelle le professeur en littérature Simon Harel, spécialiste à l’Université de Montréal en récits de soi, autobiographies et biographies. « C’est vraiment une pulsion, de se raconter et de témoigner, de soi tout d’abord, et des autres par l’entremise du soi. »

L’universitaire français Philippe Lejeune remettait à jour en 1975 la définition d’« autobiographie » du Larousse de 1866 : « Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité. »

L’autobiographie, poursuivait-il, conjugue deux mouvements. L’introspection, nécessaire à l’observation méthodique de l’auteur sur sa vie intérieure. Et la rétrospection, qui se produit quand l’auteur regarde derrière lui les faits passés.

Simon Harel le nomme autrement : « C’est témoigner de soi dans une relation très simple à un horizon temporel qui est le passé-présent [d’où on écrit], et de voir le futur ; car on écrit son autobiographie quand on est toujours vivant. » Un voyage vers le passé, pour le futur, en quelque sorte.

Je jure de dire toute ma vérité, rien que ma vérité

Ce voyage dans le temps, dans ce qu’on fut et dans ce qu’on a vécu, n’est pas toujours serein, qu’on parle d’autobiographie très littéraire, très populaire, ou juste familiale, laissée en manuscrit comme un legs à ses enfants.

C’est très, très touchant. L’autobiographie demande un suivi et un travail éditorial vraiment particulier, et je trouve qu’on ne parle pas assez de ça. Chez nous en tout cas, c’est le genre où il faut accompagner le plus les auteurs, parce que cette écriture-là vient avec plein d’émotions. C’est très profond.

Johanne Guay, vice-présidente du groupe d’édition Librex, qui a mis au monde Le coffre bleu de Lise Dion ou Une vie comme une course à obstacles du docteur Gilles Julien, par exemple, est fascinée de voir que c’est toujours ce genre qui chamboule les auteurs le plus profondément.

« C’est très, très touchant. L’autobiographie demande un suivi et un travail éditorial vraiment particulier, et je trouve qu’on ne parle pas assez de ça. Chez nous en tout cas, c’est le genre où il faut accompagner le plus les auteurs, parce que cette écriture-là vient avec plein d’émotions. C’est très profond. »

Comme éditrice, Johanne Guay cherche toujours un angle, un point de vue particulier.

« Ça n’a pas à être nécessairement l’histoire de toute une vie. Parfois c’est un événement, une difficulté, un moment de la vie, comme dans Le monstre d’Ingrid Falaise [sur une relation amoureuse toxique et violente] ou En mal des mots d’Annie Brocoli [sur sa dyslexie]. »

Se souvenir aussi de ses oublis

« L’autobiographie traditionnelle est un exercice mémoriel discontinu et totalisant, où on retrace par un exercice très, très obstiné la somme des souvenirs qui correspond à un événement passé, analyse Simon Harel. On cherche à être dans une logique d’authenticité et de sincérité. On dit : “ce que je vais raconter, c’est vrai”. »

Au point où l’auteur, selon Philippe Lejeune, s’engage dans un « pacte autobiographique ». L’auteur tente la sincérité ; le lecteur, lui, s’engage à le croire sur parole.

L’auteur doit raconter la vérité, se montrant tel qu’il est, quitte à se ridiculiser ou à exposer publiquement ses défauts, poursuit M. Lejeune. Chez certains, s’ajoute le jeu sur la fiabilité de la mémoire : qu’est-ce que ma vision et le temps ont pu transformer, déformer ?

Chez Michel Leiris (1901-1990) par exemple, que Simon Harel voit comme un des fondateurs de l’autobiographie littéraire moderne, le genre glisse « à la psychanalyse, avec l’apparition de la censure et du refoulement, quand l’auteur dit que ce dont il se souvient, ce n’est peut-être pas vraiment ça qui s’est passé. Ça devient une tentative d’explorer les traces mémorielles dans un rapport au passé refoulé. »

Janette Bertrand le vulgarise dans sa formidable série de capsules tutorielles pour tout le monde Écrire sa vie, lancée en août dernier et chapeautée par l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

L’autobiographie se construisait dans un registre canonique : on avait l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte, la maturité, la vieillesse. Aujourd’hui, on voit des vedettes qui écrivent leur autobiographie à 32 ans. Pensons, au Québec, aux influenceurs PL Cloutier, Gabrielle Marion ou Karl Hardy, nés respectivement en 1986, 1993 et 1991.

« Il faut être dans la vérité », dit l’autrice et ex-enseignante d’écriture télévisuelle, qui a signé son autobiographie en 2004. « Il faut que je vous prévienne avant de commencer : c’est un exercice d’humilité, un exercice de souvenirs, un exercice de transmission et une thérapie. […] Demandez-vous “Qu’est-ce que je voudrais dire que je ne dis jamais ? Qu’est-ce que j’ai sur le cœur ?”»

Elle poursuit, plus loin : « Vous êtes plusieurs à me demander c’est quoi “la vérité”. C’est votre vérité à vous. Vous, vous avez ressenti quoi ? »

Mon autobiographie Instagram

« Une autobiographie, ça peut prendre deux ans à écrire », continue encore Janette Bertrand, avouant ainsi sa vision traditionnelle du genre. Car le rapport au temps de notre époque change la donne.

« L’autobiographie se construisait dans un registre canonique : on avait l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte, la maturité, la vieillesse. Aujourd’hui, on voit des vedettes qui écrivent leur autobiographie à 32 ans », indique M. Harel. Pensons, au Québec, aux influenceurs PL Cloutier, Gabrielle Marion ou Karl Hardy, nés respectivement en 1986, 1993 et 1991.

« Il n’est plus nécessaire d’avoir une maturité physiologique ou d’être dans le registre de la proximité de la mort pour écrire son autobiographie. On n’est plus dans le rapport aux “Mémoires”. » L’accélération et la facilitation des communications s’en mêlent aussi : « Aujourd’hui, les gens écrivent sur les réseaux sociaux leur autobiographie portative ou mobile, par cellulaire, sur Twitter, Facebook et Instagram », à coups de 100 caractères ou d’une photo embellie d’un filtre sépia.

« On aurait dit autrefois qu’ils “travaillent en fragments”, mais même ce terme est démodé : ils sont dans un présentisme historique. Ils écrivent toujours au temps présent. Ils sont dans l’instantané, dans un instantané de la communication autobiographique. »

Plus besoin d’avoir une vie socialement plus qu’accomplie et reconnue pour faire son autobiographie : si les éditeurs vont continuer de chercher les récits des personnalités ou l’écriture hors norme par sa qualité, certaines entreprises, comme Mabiographie.ca, offre des services clés en main de rédaction d’autobiographie (!), jusqu’à la publication.

« La distinction entre l’autobiographie littéraire et l’histoire populaire tend à se dissoudre, conclut Simon Harel. Il y a là un besoin réel, respectable et important : un besoin extraordinaire de se raconter. »

À lire et à relire

Les mémoires de Pierre de Sales et de ses traverses (1873), texte d’un de nos premiers médecins, qui raconte (entre autres) comment il volait des cadavres la nuit pour s’exercer à la dissection.

C’est moi qui souligne (1969) de Nina Berberova, autrice russo-américaine.

La détresse et l’enchantement (1984), grand texte de l’autrice Gabrielle Roy, publié à titre posthume.

Les mémoires politiques (1993) de Pierre Elliott Trudeau et Attendez que je me souvienne… (1986) de René Lévesque.

 

Ma vie en trois actes (2004) de Janette Bertrand, qui propose sur Internet Écrire sa vie, des capsules pour guider tout un chacun dans ses premiers pas autobiographiques.

Vivre pour la raconter (2002) de l’auteur et Prix Nobel Gabriel García Marquez.


Les suggestions de Simon Harel

« L’autobiographie est une question de degrés » pour le professeur de littérature à l’Université de Montréal Simon Harel, qui partage ici une liste de ces écrits pour lui remarquables.

L’âge d’homme de Michel Leiris (Gallimard)

W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec (Gallimard)

Les mots de Jean-Paul Sartre (Gallimard)

King Kong Théorie de Virginie Despentes (Grasset)

Le cri du sablier de Chloé Delaume (Léo Scheer)

Enfance de Nathalie Sarraute (Gallimard)

L’amant de Marguerite Duras (Minuit)

Berg et Beck de Robert Bober (P.O.L)